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Quel modèle de laïcité pour le Québec? (1/3)

15/02/2017 09:40 EST | Actualisé 15/02/2017 09:40 EST

Christian Rioux est de plus en plus inspirant, au sens où son propos m'incite à chaque fois à interrompre mon travail pour mettre par écrit une réplique détaillée. Dans un récent texte paru dans Le Devoir (Tous égaux devant la mort?, vendredi 10 février, 2017), il présente deux modèles de la laïcité (français et américain) et nous incite à souscrire au modèle français. En trois textes incluant celui-ci, j'examinerai tour à tour ces deux modèles et je me prononce ensuite sur un modèle qui à mon sens conviendrait mieux au peuple québécois.

L'approche républicaine française

L'approche française est fort complexe, ainsi que l'ont démontré notamment Jean Baubérot, David Koussens et Valérie Amiraux. La loi de 1905 autorise certains régimes d'exception, résidus fossiles des anciens Concordats, dans certaines régions de France. Il y a ensuite plusieurs régimes de laïcité différents s'appliquant dans les DOM TOM. L'État finance en outre des institutions publiques pour permettre à chacun d'exercer des activités de prières dans des lieux de culte aménagés à cet effet. Plusieurs ont aussi démontré à quel point la France s'est éloignée depuis l'an 2000 des orientations initiales de la loi de 1905, telle qu'interprétée par Aristide Briand. Bref, la réalité juridique, institutionnelle et politique de la laïcité française est complexe. Ici, je me contente de la description sommaire de Rioux puisqu'elle résume bien ce que la République française laïque est devenue depuis l'an 2000.

Citant le rabbin Delphine Horvilleur, Rioux souligne qu'en France, la laïcité vise à «protéger l'État et les individus des pressions religieuses. La laïcité à la française est là pour garantir à l'individu, quelle que soit son appartenance, la possibilité de parler à la première personne du singulier sans pression d'une première personne du pluriel. Sans pression du "nous" communautaire. »

En vertu de ce modèle, l'État prend sur lui la responsabilité d'intervenir pour empêcher que l'individu soit la proie d'une pression exercée par le «nous communautaire», y compris lorsque ce même individu affirme pourtant haut et fort qu'il exerce pleinement sa liberté rationnelle en acceptant ce legs communautaire. L'État français a tendance à mettre en doute cette liberté rationnelle et à prétendre que l'individu n'est alors pas vraiment libre de penser, ce qui implique qu'il ne peut exercer pleinement sa liberté de conscience. C'est la raison pour laquelle l'État légifère et prétend que, dans tous les cas, la religion pratiquée sous la forme d'un legs communautaire est problématique. Selon ce point de vue, la religion ne peut être vécue qu'en privé. Elle ne peut être vécue en communauté. L'État prétend que toute transmission communautaire affecte la liberté de pensée et que la liberté de conscience exercée dans le cadre d'une communauté donne inévitablement lieu à une fausse conscience.

Puisque la religion doit se vivre en privé, l'identité citoyenne commande d'effacer les différences religieuses, de les faire disparaître, de la fonction publique jusqu'au cimetière.

L'État prend en somme sur ses propres épaules ce qu'il considère être un objectif d'émancipation individuelle. Puisque la religion doit se vivre en privé, l'identité citoyenne commande d'effacer les différences religieuses, de les faire disparaître, de la fonction publique jusqu'au cimetière.

Où est le problème ?

Le problème se conjugue en fait au pluriel. Le modèle comporte plusieurs failles. Malgré la volonté d'affranchir l'individu de toute pression exercée par un «nous communautaire», l'État est un «Nous communautaire» qui fait exception à cette règle, car il fait sentir sa pression sur les individus au point d'assumer la responsabilité de leur émancipation ; au point de décider des conditions d'exercice de leur liberté rationnelle ; au point de remettre en question toute forme de «communautarisme». La hantise à l'égard de tous les corps constitués, à l'époque de la Révolution française, s'est muée dans une hantise à l'égard de toute forme de «communautarisme».

Du coup, l'État ne cherche pas seulement à assurer la laïcité des institutions. Il assume aussi une tâche de sécularisation, alors que d'aucuns pourraient penser que la sécularisation n'est pas de son ressort. En outre, puisqu'il problématise les pratiques religieuses communautaires au profit des seules pratiques privées, il se permet corrélativement de légiférer sur les signes religieux ostentatoires. Les accessoires religieux qui rendent publique la croyance n'ont dès lors justement qu'un caractère «accessoire», car la religion se pratique dans le secret de notre vie privée.

L'État qui intervient de cette manière n'est plus clairement laïque. Bien qu'il respecte toutes les croyances en matière de religion, il n'est pas pluraliste pour ce qui est de la pratique (communautaire ou privée ?) de la religion, pas plus qu'eu égard aux signes exprimant cette religion (ostentatoires ou réservés ?).

Enfin, puisque l'État a le dernier mot en matière de religion et qu'il assume une responsabilité d'émancipation qui inclut la sécularisation de la société, l'État français et son projet de laïcité ratissent trop large.

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