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Pour un féminisme d'ouverture

13/12/2014 08:05 EST | Actualisé 12/02/2015 05:12 EST

Je veux surtout écouter, entendre et comprendre. Mais quand un enjeu me tient à cœur, je ne peux m'empêcher d'y réfléchir. En l'occurrence ici, je le fais dans l'espoir de me rapprocher de ces femmes qui mènent un combat noble en faveur du féminisme.

L'élargissement de la base d'appui au féminisme n'est pas contradictoire avec ce que d'aucuns appellent le féminisme radical. Car qu'est-ce que le féminisme radical? À mon sens, c'est l'idée selon laquelle les inégalités entre les hommes et les femmes ne se résument pas à des inégalités sociales quant aux revenus, aux perspectives d'emploi et à l'accès à des postes d'autorité. Le féminisme radical ne préconise rien de moins que l'affranchissement d'un patriarcat qui plonge ses racines non seulement dans la sphère sociopolitique, mais aussi dans les relations interpersonnelles.

La longue liste des enjeux

À cet égard, il y a certains faits désormais acquis. On sait que les stéréotypes féminins imposés par la société en ce qui a trait à la minceur, au maquillage et aux tenues vestimentaires peuvent contribuer à reproduire des rapports de domination entre les hommes et les femmes.

Il en va de même pour les rapports de domination qui, très souvent, viennent s'immiscer dans la pratique de la prostitution, l'industrie pornographique, les bars de danseuses et les salons de massage.

Puis, bien au-delà de la tragédie qui a conduit un individu à tuer 14 femmes le 6 décembre 1989 pour des raisons qui étaient explicitement liées à une attaque dirigée contre le féminisme, il y a différentes formes de violence exercées contre la femme. Les chiffres sont à cet égard effarants puisque, sur le territoire québécois, 1500 femmes seraient mortes dans les 25 dernières années suite à des actes de violence conjugale. On sait aussi que plus de mille cent femmes autochtones sont disparues sans que personne ne croie bon au gouvernement fédéral de faire enquête pour comprendre ce qui s'est produit.

Si l'on se concentre sur les actes violents à caractère sexuel, on peut là aussi distinguer différents types d'agression. Il y a bien sûr le viol, que celui-ci ait été une agression physique forcée ou une agression effectuée face à la peur d'une agression physique, ou encore une agression faisant suite à l'absorption par la victime d'une drogue quelconque. Il y a aussi des agressions physiques telles que des attouchements sexuels. Puis il y a le harcèlement sexuel qui prend la forme d'une sollicitation inlassablement répétée.

Dans un texte paru ici même (« Une autre révolution féministe est nécessaire»), j'ai aussi évoqué le cas de l'abus où une personne en position d'autorité (un employeur, un professeur) profite de cette position et de l'admiration qu'elle suscite pour faire croire à une femme qu'une relation sérieuse est en train d'avoir lieu, et ce, afin de profiter de cette femme pour la laisser ensuite. Ce procédé ne relève pas de la vie privée des gens. C'est un modèle culturellement établi et reproduit à grande échelle. C'est une forme d'agression psychologique très grave qui entraîne presque immanquablement des répercussions majeures sur la vie et la carrière des femmes.

À cela il faut ajouter aussi le propos sexiste qui est une forme de posture condescendante qui devrait être interdite sous peine de sanction, particulièrement dans le milieu du travail, là où les femmes ne doivent pas être perçues comme des femmes, mais d'abord et avant tout comme des collègues de travail.

À mon sens, le féminisme radical est ce féminisme qui cherche à contrer toutes les formes de domination masculine, quelles qu'elles soient. C'est seulement à cette condition que l'on pourra s'affranchir du patriarcat.

Élargir la base

Pour y parvenir, il faut cependant réaliser un consensus qui soit le plus large possible. Il faut que le féminisme puisse être pluriel, accueillant en son sein une variété d'interventions qui se distinguent et se complètent les unes par rapport aux autres. Bien évidemment, les femmes débattent entre elles de la voie à suivre et ce n'est pas aux hommes de leur dire ce qu'elles doivent faire. En ce sens, elles peuvent se livrer à des critiques ou à des commentaires qui instaurent un dialogue. Mais à mon avis, ce serait dommage s'il fallait exiger de chaque femme qu'elle se prononce sur l'ensemble des enjeux et qu'elle adopte à l'égard de ceux-ci une seule et même ligne de conduite.

Certaines femmes choisissent de se maquiller et d'autres non. Certaines adoptent des tenues vestimentaires plutôt audacieuses alors que d'autres manifestent une certaine pudeur, souvent liée à leur pratique de la religion. Certaines femmes sont en principe pour la prostitution si elle est pratiquée sans contrainte, alors que d'autres sont franchement abolitionnistes. Certaines femmes préfèrent des hommes d'âge mûr qu'elles admirent alors que d'autres n'ont pas de telles préférences. Il existe donc une variété d'attitudes et de comportements. Malgré ces différences importantes, toutes peuvent s'entendre sur le rejet du patriarcat. Toutes peuvent s'entendre sur la nécessaire abolition des rapports de domination.

Les Yvettes et les Janettes

J'irais même jusqu'à dire que dans la variété des attitudes et des comportements, il faut faire une place autant aux « Yvettes » qu'aux « Janettes ». Pour Lise Payette, être une Yvette, c'est être une femme qui s'occupe des tâches domestiques, qui n'a pas de carrière et qui joue un rôle effacé par rapport à son conjoint. Il s'agit en somme du stéréotype de la femme au foyer. Quant aux « Janettes », il s'agit de femmes qui se sont rassemblées autour de Janette Bertrand à l'occasion du débat sur la charte des valeurs québécoises proposée par le Parti Québécois.

Or, il est possible de choisir d'être une femme au foyer tout en rejetant le patriarcat. Une femme peut préférer se consacrer à l'éducation de ses enfants et aux tâches domestiques tout en s'opposant farouchement aux rapports de domination de l'homme sur la femme. La révolution féministe ne doit pas être interprétée comme ayant pour conséquence que toutes les femmes doivent sortir du foyer pour épouser une carrière ou avoir un emploi. Celles qui le désirent peuvent choisir de rester à la maison. L'important est qu'elles puissent choisir librement leur mode de vie. La femme au foyer peut elle aussi être une féministe radicale.

Inversement, il faut respecter la femme qui, à l'instar des Janettes, a choisi de ne pas accepter dans sa vie personnelle aucune forme de religion et aucun précepte qui, de près ou de loin, pouvait à ses yeux manifester ou rappeler un certain type de domination masculine. Ces femmes ont vécu à l'époque de la libération sexuelle des années 60-70 ou ont été influencées par cette époque. Elles se sentent comme des sujets de désir et non seulement comme des objets de désirs. Pour elles, l'homme est tout autant un objet de désir. Ressentir le désir sexuel et le besoin de le satisfaire n'est pas l'apanage des hommes. Elles ne tolèrent pas aisément dans leur environnement immédiat des hommes qui ne voient pas les choses de cette façon. Il faut comprendre et respecter profondément ces femmes et leurs modes de vie tout en pensant que la tolérance est de mise et que les femmes musulmanes voilées qui vivent sur le territoire québécois sont pour la plupart des femmes ayant choisi librement de porter le voile. Ce sont des femmes ayant une idée précise de ce qu'elles considèrent être de la pudeur. Malgré les différences majeures entre les Yvette, les Janette et les femmes musulmanes voilées, toutes peuvent en principe rejeter en bloc le principe de la domination masculine. Toutes peuvent rejeter le patriarcat. Toutes peuvent en ce sens être des féministes radicales.

Une approche plurielle

Il ne faut pas exiger que toutes les femmes se conforment à un certain catéchisme. Il faut éviter une approche sectaire. Il faut faire entendre et écouter les femmes raconter leurs expériences passées d'agression sexuelle (#agressionnondénoncée). Il faut être ouvert à la contribution de Léa Clermont-Dion dans le documentaire Beauté Fatale et ne pas exiger de toutes les femmes qu'elles cessent de se maquiller. Il faut aussi se montrer ouvert à l'égard de ces femmes religieuses qui portent le voile, mais qui luttent pour l'égalité et refusent de se voir imposer une tenue vestimentaire dans la fonction publique. J'ai vu un tel féminisme d'ouverture pratiquée par la Fédération des femmes du Québec, sous le leadership d'Alexa Conradi.

Les hommes en renfort

Il faut aussi reconnaître l'utilité d'un apport comme celui d'Emma Watson et du mouvement «heforshe» qui sollicite la participation des hommes. L'expression « homme féministe» n'est pas un oxymore. En ce sens, je crois qu'il ne faut pas exclure du mouvement un homme comme Jean Barbe, car si lui ne peut être considéré comme un féministe, peu d'hommes pourront aspirer à ce titre. Malgré nos défauts, nos manques et nos imperfections, nous voulons accompagner les femmes dans ce combat. Je me suis d'ailleurs tellement identifié au féminisme pratiqué à la FFQ, que j'ai voulu devenir membre, mais on m'a informé que seules les femmes pouvaient y adhérer. Je comprends les raisons pour lesquelles il convient de ne pas être un membre à part entière. Mais je souhaite quand même qu'un jour, la FFQ créera une catégorie de «membre-sympathisant» attribuée aux hommes qui souhaitent adhérer à la FFQ. Ce statut n'impliquerait pas un droit de vote dans les assemblées, mais il permettrait aux hommes qui le désirent d'assister aux réunions de la FFQ pour venir écouter les femmes, les comprendre et les appuyer.

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