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Le sort des peuples entre les mains des États souverains?

Notre désintérêt pour le sort des peuples conduit à des prises de conscience tardives et à des interventions qui surviennent une fois que le mal est fait.

24/10/2017 09:00 EDT | Actualisé 24/10/2017 10:17 EDT
Adnan Abidi / Reuters
Le sort du monde se joue dans le monde réel.

Le peuple palestinien, occupé, colonisé et «apartheidisé» par l'État d'Israël. Le peuple kurde d'Irak, persécuté par Saddam Hussein, victorieux contre le groupe État islamique, qui vient de voter en faveur de son indépendance, mais qui doit à nouveau faire face à l'État irakien. Le peuple kurde de Turquie, opprimé par Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement tyrannique. Le peuple tibétain écrasé par le totalitarisme chinois. Les peuples autochtones du Canada, colonisés, déplacés, apartheidisés, racisés par la loi des Indiens, vivant un génocide culturel par le déplacement de leurs enfants dans des pensionnats et subissant maintenant les pipelines canadiens sur leurs territoires, sans leur consentement. Le peuple catalan, subissant les foudres néo-franquistes d'un gouvernement autoritaire et intransigeant qui s'emploie avec l'article 155 à leur enlever leur autonomie gouvernementale. Le peuple Rohingya subissant un nettoyage ethnique qui fuit le Myanmar pour éviter le génocide. Les peuples reviennent en force sur la scène internationale. Ceux qui veulent fuir nos débats internes et qui s'intéressent plutôt à ce qui se passe à l'échelle internationale croient s'être débarrassés de la question nationale, mais celle-ci leur revient en pleine figure partout où ils portent leur regard.

Vous avez dit «peuples»?

Comment réagir face à tous ces conflits qui alimentent les journaux, les reportages et les nouvelles télévisuelles? Va-t-on prétendre que les peuples n'existent pas? Les droits collectifs des peuples n'existent pas non plus, c'est ça? Seuls des droits individuels sont violés dans tous les cas énumérés plus haut? Les seuls droits fondamentaux sont des droits individuels?

N'opprime-t-on pas les personnes au sein d'un peuple parce qu'ils font partie de ce peuple?

Ou alors, prétendrez-vous que les droits des peuples se réduisent à des droits individuels? Ah bon, on opprime les peuples parce que l'on veut opprimer les individus au sein de ces peuples? Ce n'est pas plutôt le contraire? N'opprime-t-on pas les personnes au sein d'un peuple parce qu'ils font partie de ce peuple? En veut-on vraiment à telle ou telle individualité et non au fait que ces mêmes individus exemplifient les propriétés de leur peuple d'appartenance? Les nazis ont voulu exterminer le peuple juif parce qu'ils en voulaient à des individus? Ce n'est pas plutôt qu'ils en voulaient à des individus parce qu'ils faisaient partie du peuple juif?

Des intellectuels involontairement complices?

Aussi longtemps que les esprits penseront ainsi et mettront en cause les peuples, leurs droits collectifs et le caractère fondamental de ces droits, les colonisations, occupations, oppressions, violations de l'autodétermination, nettoyages ethniques et génocides vont se poursuivre. Notre désintérêt pour le sort des peuples conduit à des prises de conscience tardives et à des interventions qui surviennent une fois que le mal est fait. Et quand on intervient enfin, mais seulement pour des «raisons humanitaires», et donc au nom des droits de la personne, on occulte encore et toujours le droit des peuples.

Les intellectuels qui se donnent bonne conscience en croyant surplomber tous les nationalismes ou qui se croient justifiés d'ignorer, de minimiser ou de critiquer le droit à l'autodétermination des peuples en se rapportant au «Ciel» des Lumières, sont en effet d'une certaine façon en position de force. Mais ce n'est pas celle qu'ils croient détenir et qui se trouve hors du monde ordinaire dans un espace abstrait où il n'y a que des individus.

Le sort du monde se joue dans le monde réel. Et alors leur indifférence à l'égard de tous les nationalismes est, dans les faits, avec ou contre leur gré, un appui aux nationalismes d'État et à un monde westphalien où les États souverains règnent en rois et maîtres.