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«L’Espagne au bord de la crise de nerf» : un reportage subtilement biaisé de la chaîne ARTE

Le documentaire fournit de nombreuses informations riches et instructives, mais ne développe pas certains détails cruciaux.

22/12/2017 09:00 EST | Actualisé 22/12/2017 09:00 EST
Susana Vera / Reuters

La chaîne ARTE a mis en ligne un reportage d'une heure sur la Catalogne.

Ça aurait pu être un excellent reportage. Le documentaire fournit de nombreuses informations riches et instructives, mais ne développe pas certains détails cruciaux qui auraient pu contribuer à modifier la conclusion que les concepteurs se chargent d'imposer subtilement vers la fin.

Mieux comprendre le nouveau Statut d'autonomie de 2006

Le statut d'autonomie proposait plus d'autonomie fiscale, ainsi qu'une capacité de percevoir les impôts, semblable à celle qui est accordée au pays basque. Barcelone espérait aussi réduire les transferts de péréquation qui atteignent plus de 8% de son PIB et qui déclassent la Catalogne par rapport à d'autres régions devenues plus riches qu'elle après les transferts. Un régime de péréquation semblable à celui qui fonctionne en Allemagne satisferait pleinement les Catalans. Le statut d'autonomie prévoyait aussi la reconnaissance de la nation catalane.

Certaines des mesures contenues dans le Statut d'autonomie de 2006 étaient-elles anticonstitutionnelles? Qu'à cela ne tienne, il aurait alors fallu amender la constitution espagnole. Cela ne fut pas fait et on préféra plutôt le statu quo et l'exploitation de la haine à l'égard du peuple catalan. Le rejet du nouveau statut d'autonomie par le Parti Populaire et son invalidation par le Tribunal constitutionnel sont les raisons expliquant la montée du nationalisme catalan et l'adhésion de près de la moitié de la population au projet indépendantiste.

Qui est contre les identités plurielles en Espagne ?

Quand on comprend tout cela, on voit à quel point il est ridicule de décrire le nationalisme catalan comme étant fondé sur le rejet des identités multiples. Les Catalans voulaient en majorité maintenir leurs identités catalane et espagnole. S'ils changent d'avis progressivement, c'est à cause de l'autoritarisme madrilène en faveur de la loi (du plus fort) et de l'ordre (établi). C'est à cause d'une Espagne qui refuse de se concevoir comme multinationale et qui refuse les conséquences découlant d'une telle reconnaissance. L'État espagnol refuse de reconnaître la nation catalane. Contrairement à ce qui est avancé dans le reportage, c'est donc l'Espagne qui empêche le maintien du pluralisme identitaire en Catalogne.

De « l'égoïsme » catalan

On comprend aussi qu'il est ridicule de comparer le nationalisme catalan avec la Ligue du Nord ou avec la Flandres en décrivant le peuple catalan comme un peuple égoïste qui veut s'enfuir avec le butin et ne veut pas partager sa richesse. Les détails mentionnés plus haut et qui ne sont pas présents dans le reportage permettent de réfuter cette allégation simpliste et offensante à l'égard du peuple catalan.

Le principe des nationalités

On comprend aussi, et surtout, que la démarche catalane n'a strictement rien à voir avec le principe des nationalités, comme le prétend à tort le journaliste Jean Quatremer dans le reportage. Ce dernier semble très heureux de construire une Union européenne avec des États centralisateurs qui étouffent leurs nations minoritaires. De tels États qui refusent de reconnaître leur caractère multinational et qui s'affichent comme des États-nations homogènes sont des États qui se comportent justement en conformité parfaite avec le principe des nationalités. Il est de bon ton de condamner les nationalismes minoritaires, mais ce faisant, on appuie le nationalisme d'État et c'est lui qui, en définitive, est solidaire du principe des nationalités. Ce sont les vieilles nations européennes qui se sont pour la plupart construites sur la base du principe des nationalités.

Une sécession remède et non le principe des nationalités

Jean Quatremer confond dans le reportage d'ARTE le principe des nationalités et la sécession remède. Ce faisant, il opère une caricature outrancière de la démarche catalane. Il choisit de la décrire comme étant animé par le principe selon lequel chaque peuple doit avoir son État. Et pourtant, la démarche du peuple catalan des 40 dernières années, une fois sorti du carcan étouffant du fascisme franquiste, a été à la recherche d'une plus grande autonomie à l'intérieur de l'Espagne. C'est à cause de l'intransigeance de Madrid et du refus d'entériner le nouveau statut d'autonomie que la Catalogne choisit de plus en plus, pour réparer l'injustice commise, de s'en remettre à la sécession. C'est donc très clairement un cas de sécession remède.

Un reporter mercenaire au secours de l'Europe

Jean Quatremer ose dire que Rajoy et Puidgemont sont deux intelligences limitées. Une chance qu'on a Jean Quatremer pour nous dire quoi penser! Il estime que l'indépendance de la Catalogne ne ferait pas que du tort à l'Espagne, car elle ferait aussi beaucoup de tort à l'Europe entière. Mais la Catalogne ne veut-elle pas rester au sein de l'Europe? Il appert qu'elle devrait renégocier son entrée. Mais cela ne pourrait-il pas se faire rapidement? Non, car il faut l'accord des 28 membres et on n'aura pas l'accord de l'Espagne. Ah voilà la raison pour laquelle la sécession de la Catalogne affecte l'Europe! C'est l'intransigeance de l'État espagnol qui permet d'expliquer la source des difficultés pour l'Europe de voir la Catalogne s'émanciper! Le problème n'est donc pas causé par le peuple catalan.

Ne peut-on pas cependant distinguer l'inclusion d'un nouvel État par une population auparavant extérieure à l'Europe et l'inclusion d'un État représentant une population qui est déjà européenne au moment où celui-ci est créé? Peut-être, mais la vraie raison de l'appui européen à Rajoy est que les États européens craignent de voir leurs propres nations minoritaires réclamer l'indépendance. Et pourtant, ces États n'auraient rien à craindre s'ils cherchaient à accommoder ces minorités et s'ils choisissaient de se concevoir comme des États multinationaux.

Le nationalisme d'État

Le problème posé par le nationalisme catalan est qu'on a affaire à des nationalismes d'État qui font usage d'un double argument de la pente savonneuse. Si on accorde plus d'autonomie à une nation minoritaire, tôt ou tard celle-ci va réclamer l'indépendance. Et si un peuple sans État réclame l'indépendance, les autres peuples sans État voudront faire de même. Le projet européen, tel que conçu par Jean Quatremer et les autres penseurs de l'Europe bureaucratique, se présente comme un dépassement de certains nationalismes, mais il s'agit en fait des nationalismes minoritaires au sein des États, car il protège jalousement la souveraineté des États-nations homogènes. Et pourtant, le dépassement du modèle traditionnel de l'État-nation devrait aller de pair non seulement avec le transfert de pouvoirs vers le haut en faveur des institutions européennes, et avec le transfert de pouvoirs vers le bas, vers les nations minoritaires, vulgairement décrites par les bureaucrates européens comme de simples «régions».

Aussi, bien que Jean Quatremer se présente comme un journaliste qui surplombe la mêlée, en fait, il ne la surplombe pas vraiment. Il la plombe plutôt en étant prêt à accepter n'importe quel autoritarisme intransigeant à l'égard de nations minoritaires, pourvu que l'Europe se construise. Et peu importe au fond si elle se construit en écrasant les nations minoritaires.

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