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Le projet d'un État unique: une caution utopique pour le Grand Israël?

27/07/2014 11:40 EDT | Actualisé 26/09/2014 05:12 EDT

Il fallait trouver un endroit dans le monde où instaurer un État pour les juifs victimes de l'Holocauste. Il s'agissait d'une réparation minimale. En effet, Israël a le droit d'exister comme État. Le fait de donner une expression politique à ce peuple sous la forme d'un État est une forme minimale de sionisme. Cette forme là est en principe acceptable. Le problème est qu'en réparant le tort commis au peuple juif, on a engendré une autre catastrophe humanitaire. Une population entière a été déplacée, des réfugiés en grand nombre ont été créés. Les Palestiniens ne pouvaient pas accepter au départ en 1948 de se voir imposer un État sur ce qu'ils jugeaient être leur territoire. On ne pouvait pas leur faire payer l'infamie perpétrée par l'Allemagne contre le peuple juif. Leur cheminement aura été long et difficile, mais le peuple palestinien reconnait maintenant majoritairement à l'État d'Israël le droit d'exister comme État indépendant.

Face à Israël, on peut dire que le Hamas souscrit à une idéologie rétrograde. Pire, il refuse de reconnaître l'État d'Israël et nie encore à son peuple le droit d'avoir son État. Cela était et demeure inacceptable.

Mais le sionisme habituellement dénoncé est celui du Grand Israël. On dénonce l'occupation du territoire entier de la Palestine, les colonies de peuplement, le mur érigé par Israël, le blocus de Gaza, l'apartheid dans laquelle on confine le peuple palestinien autant en Cisjordanie qu'à Gaza. Tout cela est indigne d'un État qui se prétend démocratique. Les ripostes disproportionnées sont du même acabit. Le meurtre délibéré de civils est un crime contre l'humanité. Viser les écoles, les hôpitaux, les ambulances et les résidences constitue aussi une infraction importante au droit international.

Israël prétend qu'il y a des armes cachées, que le Hamas se cache lui-même à ces endroits, mais il n'a fourni aucune preuve de ce qu'il avance. Tsahal a tué plus d'une centaine d'enfants. Plus de 600 personnes sont mortes, la plupart des civils. Il y a plus de 3500 blessés et plus de 100 000 personnes ont été déplacées. Soit, il existe un système électoral en Israël qui lui donne les allures d'État démocratique, mais ce pays est un devenu un État colonial. C'est aussi maintenant en plus un État voyou.

Gaza a le droit de se défendre face à la condition horrible de ses 1,8 million d'habitants. Puisque le Hamas est la seule organisation armée sur le terrain, les Gazaouis qui ont fait élire le Hamas s'appuient sur cette organisation pour les défendre. N'importe quelle population qui serait ainsi prise en otage dans une prison à ciel ouvert, qui d'ailleurs prend de plus en plus les allures d'un camp de concentration, voudrait offrir une résistance armée à l'État oppresseur. La ville de Gaza manque d'eau potable et d'électricité. La moitié de la population est sans emploi. Les infrastructures ont été détruites et on ne permet pas de faire entrer les matériaux qui permettraient de les reconstruire. On laisse entrer les denrées au compte-goutte. On refuse le passage aux femmes enceintes, aux malades graves. Les contrôles deviennent interminables.

La stratégie de Netanyahou

Si on revient à la conjoncture présente, la question s'impose. Pourquoi Israël s'est-il déchaîné de la sorte? À cause du meurtre de trois jeunes israéliens? Personne n'a prouvé que c'était le Hamas. Les meurtres sont survenus à distance de l'endroit où se trouve le Hamas. Ce dernier n'a pas revendiqué ces meurtres. Il s'est même défendu de les avoir perpétrés. Les premiers tirs sont d'ailleurs venus d'Israël. Pourquoi alors s'engager dans une telle agression contre Gaza et le Hamas? Après tout, le meurtre d'enfants palestiniens en Cisjordanie survient sur une base mensuelle depuis longtemps. Sans banaliser ces meurtres horribles, la question se pose de savoir pourquoi l'État d'Israël se sert de cet évènement qu'il ne peut attribuer avec preuves à l'appui au Hamas, pour choisir de l'attaquer?

Il faut savoir que le Hamas venait tout juste de rejoindre l'unité palestinienne. Or, Israël craint comme la peste ce mouvement d'unité nationale du peuple palestinien. Il a intérêt à ce que le Hamas redevienne une force suffisamment grande pour que Netanyahou puisse prétendre ne pas avoir à la table des négociations un interlocuteur unique représentant l'ensemble du peuple palestinien. En laissant plus de place au Hamas, il permet d'entretenir la division au sein du peuple palestinien. C'est d'ailleurs sans doute la raison pour laquelle l'État d'Israël s'est retiré de Gaza en 2006. En permettant au Hamas de jouer un rôle politique, il brouille les cartes du côté palestinien. En lui permettant ensuite de jouer un rôle militaire, il permet aussi de se présenter comme une victime et de justifier ses frappes.

Voilà toute l'ambiguïté du Hamas. Il s'agit d'un groupe ayant une idéologie rétrograde et qui ne reconnaît pas l'État d'Israël. Mais c'est aussi, en même temps, un groupe élu démocratiquement par le peuple palestinien qui constitue le seul rempart de résistance face à l'agression armée d'Israël. Et pour complexifier encore plus le tout, il faut constater qu'il s'agit d'un groupe dont Israël a besoin pour diviser le peuple palestinien et justifier ses frappes.

Mais Israël n'a-t-il pas intérêt à ce que le peuple palestinien parle d'une seule voix ? N'a-t-il pas intérêt à ce que le conflit trouve une résolution? Ne veut-il pas que la violence cesse et que le Hamas disparaisse? Ne veut-il pas parvenir rapidement à une solution négociée permettant la création d'un État palestinien? Justement, non. L'État d'Israël ne veut pas d'un État palestinien. On s'en doutait depuis longtemps, mais Benjamin Netanyahou l'a admis ouvertement dans une intervention récente. Il ne croit pas à un État palestinien. Ainsi, pendant que les colonies de peuplement se multiplient, il bombarde avec une régularité de plus en plus évidente la ville de Gaza. C'est une conquête progressive vers une annexion définitive. Ce sont là autant d'étapes dans la création du Grand Israël.

Un État unique?

Au même moment où Benjamin Netanyahou déclare qu'il ne veut pas d'un État palestinien, certaines voix se font entendre à nouveau en faveur de l'existence d'un État unique rassemblant les Israéliens et les Palestiniens. Ces personnes disent ne plus croire à la solution des deux États. Ne faut-il pas, en effet, envisager des solutions alternatives à la présence de deux États : un État israélien et un État palestinien? Ne faut-il pas admettre plutôt la création d'un seul État? De toute façon, dira-t-on, les Palestiniens n'ont rien à craindre, n'est-ce pas ? Israël, après tout, est une démocratie.

Il ne faut pas se braquer sur cette question en préconisant un seul modèle possible d'organisation politique. Pour répondre à la question portant sur la possibilité d'un État unique, il ne faut pas s'en tenir à des considérations abstraites. Il faut comprendre ce qu'elles supposent concrètement. Peut-on, même dans le contexte actuel, encore envisager favorablement cette la solution de l'État unique?

Ceux qui préfèrent un seul État à deux États vivant côte à côte risquent de voir leur rêve exaucé, mais sur le mode d'un cauchemar, car désormais l'annexion de la Cisjordanie par Israël n'est apparemment plus une question taboue. La "solution" de l'État unique n'est donc peut-être pas très bonne dans le contexte actuel puisque, si elle prend forme, ce sera sur le mode de l'annexion. Si on parvient à un seul État, ce sera sous la forme non pas de relations harmonieuses entre deux peuples fondateurs, mais sous la forme d'un rapport d'oppression, de domination et de colonisation. Cela devrait faire réfléchir ceux qui préconisent l'État unique.

Dans le contexte actuel qui est celui d'une annexion éventuelle, la solution d'un État unique où l'on repart en neuf et on recommence avec de la bonne volonté et de l'ouverture à l'autre est une illusion. C'est une utopie dangereuse qui sert d'écran à la basse besogne de l'annexion et à la cause du Grand Israël.

L'État unique est, selon certains, une façon de mettre en échec l'enjeu fondamental du conflit israélo-palestinien qui, jusqu'ici, a été lié au droit des peuples à s'autodéterminer. Et alors la question se pose. Si l'État d'Israël est incapable de reconnaître le droit du peuple palestinien à s'autodéterminer de manière externe pour devenir un État souverain, comment pourrait-il vouloir reconnaître le droit du peuple palestinien à s'autodéterminer de manière interne dans le cadre d'un État unique qui l'aurait incorporé sur le mode d'une annexion ? Certains voient d'un bon œil le fait qu'on ne reconnaîtait que des individus (one person one vote) au sein de cet État unique. Cette solution a beau plaire à certains intellectuels américains qui endossent une philosophie politique individualiste, elle a cependant comme désavantage majeur de faire disparaître le peuple palestinien de l'écran radar. Plus que jamais, la solution de l'État unique, c'est le début de l'acception de l'annexion. L'utopie de l'État unique sert dans les faits de caution au Grand Israël, parce qu'elle implique de laisser aller ce pays dans son projet d'annexion avec l'espoir illusoire de jours meilleurs.

On ne peut pas sérieusement croire à un État unique utopique rassemblant les deux peuples pour les dissoudre en une seule population de citoyens abstraits. On ne peut pas faire disparaître les peuples, leur droit à l'autodétermination et leurs droits collectifs. La réalité politique est composée de peuples, d'États et de nationalismes. Il faut gérer ces réalités et non les oblitérer ou rêver de les faire disparaître.

Pendant des millénaires, dira-t-on, il n'y avait pas d'État d'Israël et les deux peuples vivaient côte à côte. Mais depuis 66 ans, on est en face de l'État d'Israël. La seule façon de permettre qu'un jour, à nouveau les deux peuples puissent cohabiter en paix côte à côte est de permettre aussi la création d'un État pour le peuple palestinien. La très vaste majorité des Palestiniens est en faveur d'un État palestinien. C'est aussi l'avis de la communauté internationale dans son ensemble.

Sortir des ornières d'une position doctrinaire

Soyons honnêtes cependant. J'ose croire que les défenseurs de l'État unique ne veulent pas dire que les Palestiniens doivent accepter d'être annexés à Israël tout en essayant de modifier les choses à l'intérieur de ce pays pour qu'il cesse d'être un État juif, qu'il renonce à la discrimination entre juifs et palestiniens et qu'il reconnaisse les droits du peuple palestinien. Car cette façon d'institutionnaliser le concept d'État unique reposerait au départ sur l'acceptation de l'annexion. Je prends pour acquis que ce n'est pas ce que le partisan de l'État unique a en tête.

Mais si le partisan de l'État unique est contre l'annexion du territoire palestinien, alors il doit proposer que, dans un premier temps, Israël se transforme pour devenir un État laïc, non discriminant à l'intention de ses minorités, et disposé à reconnaître les droits collectifs linguistiques, culturels, sociaux, politiques et économiques de sa minorité palestinienne. Or, le problème est le suivant. D'ici à ce qu'Israël fasse tout cela, on risque de voir couler beaucoup d'eau sous les ponts. Le processus devrait prendre au moins une décennie, voire deux ou trois décennies. Qu'arrivera-t-il entre temps à la Cisjordanie et à Gaza? Une solution serait de leur accorder provisoirement leur propre État. Lorsqu'Israël serait prêt à devenir laïc et à reconnaître au peuple palestinien son droit à l'autodétermination interne, on pourrait envisager un seul État.

Si vous êtes favorables à l'État unique et que vous refusez l'annexion, vous devez ne pas incorporer tout de suite le peuple palestinien dans l'État d'Israël. Ce dernier doit avant cela se transformer d'un État juif à un État laïc et reconnaître les droits collectifs de sa minorité palestinienne. Il doit aussi bien entendu cesser de se comporter comme un État voyou, ce qui implique qu'il doit interrompre les colonies, se retirer des territoires occupés, abattre son mur et mettre fin au blocus contre Gaza.

En attendant d'en arriver là, je propose qu'il y ait deux États. La présence de deux États, israélien et palestinien, peut ainsi être comprise comme une solution provisoire en attendant de pouvoir créer un État unitaire, laïc, démocratique et binational dans sa constitution et ses institutions. En somme, je ne rejette pas l'idée de l'État unique, mais je dénonce l'idée que ce type d'arrangement puisse être mis en place actuellement sans annexion du territoire. Je crois pour ma part aux États multinationaux, mais si on veut éviter la domination, l'oppression, l'assimilation ou la discrimination, il faut que l'État multinational reconnaisse ses peuples constitutifs et traduisent cette reconnaissance dans des principes constitutionnels ainsi que des mesures institutionnelles.

Conclusion

Dans le contexte actuel, l'État unitaire pour la Palestine toute entière une idée dangereuse. Ça n'est rien d'autre qu'une façon de préconiser l'annexion des territoires occupés. L'État unique, c'est un Cheval de Troie par lequel on est en train de légitimer le processus visant à créer le Grand Israël.

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