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L'illusion de la gratuité

19/08/2015 11:28 EDT | Actualisé 19/08/2016 05:12 EDT

Le ministère de l'Éducation a récemment sommé les écoles de ne pas relayer aux parents la facture de tablettes numériques à usage pédagogique. Faut-il saluer son rôle de gardien de la gratuité scolaire ou dénoncer une décision inconséquente avec ses compressions budgétaires à répétition? En creusant, on ne peut que constater la gravité du problème sous-jacent: la gratuité scolaire, tout comme le principe d'égalité des chances, est désormais une illusion.

Il faut d'abord comprendre que, coupes successives obligent, les écoles publiques peinent présentement à répondre aux besoins essentiels des élèves avec les seuls fonds publics qui leur sont octroyés, et qu'aujourd'hui, une direction d'école compétente n'est plus celle qui transmet une vision pédagogique, mais celle qui déniche les moyens financiers pour éviter de priver ses élèves des services de base.

Ainsi, autrefois habituées à recourir à des sources de financement parallèles uniquement pour organiser des projets extrascolaires, les écoles se voient progressivement forcées à faire preuve de créativité dans l'exploitation de ces ressources.

Les campagnes de financement dans nos écoles prennent donc une nouvelle tangente: répondre à des besoins éducatifs qui d'ordinaire seraient déjà comblés par les allocations en provenance du ministère ou des commissions scolaires. Dans la même veine, attirées par la possibilité de solliciter et recueillir des fonds plus importants, de plus en plus d'écoles se dotent, pour soutenir directement leur mission, d'une fondation qui peut, contrairement aux écoles, offrir des reçus pour dons de charité, effectuer des placements ou encore engranger des revenus de source publicitaire.

Enfin, les écoles facturent aux parents de plus en plus de frais qui, théoriquement, doivent couvrir uniquement les «documents dans lesquels l'élève écrit, dessine ou découpe», comme le prévoit la Loi sur l'instruction publique.

Mais ces frais, à l'instar des recettes provenant des campagnes de financement ou de fondations, pallient désormais les budgets des écoles en étant notamment affectés au matériel didactique ou pédagogique, aux bibliothèques, aux activités culturelles, au réaménagement d'espaces de classe ou de cours d'école, aux programmes particuliers, à la surveillance au secondaire, ou encore à l'achat de romans, de dictionnaires et d'instruments de musique, ce qui normalement devrait être défrayé par l'État.

Et même si, majoritaires sur les conseils d'établissements, les parents adoptent les budgets ainsi financés et approuvent les frais qui leurs sont facturés (en mettant parfois en place des mécanismes pour aider les moins nantis à les défrayer), il semble évident que le principe de la gratuité scolaire se trouve violé.

En effet, la gratuité scolaire n'existe plus du moment qu'il est impossible pour une école publique de remplir sa mission éducative sans solliciter l'appui financier de la communauté, des familles et des parents, directement visés par les campagnes de financement, les fondations et, évidemment, les frais scolaires. Comme d'une région à l'autre, ou d'une école à l'autre, on ne possède pas les mêmes moyens, certaines écoles réussissent à récolter les fonds nécessaires pour se payer le minimum, tandis que d'autres doivent consentir à des sacrifices au détriment des élèves.

Il ne suffit pas de savoir que nos enfants pourront accéder à l'école sans entraves financières, mais surtout, on doit pouvoir croire qu'ils puissent recevoir une éducation à leur mesure, peu importe l'école fréquentée. C'est là le principe d'égalité des chances, appuyé par la gratuité scolaire, qui fonde l'école québécoise moderne.

Et si, de bonne foi et dans l'intérêt supérieur de leurs élèves, les écoles contournent ce principe en naviguant dans les zones grises des règles et des lois, il appartient bel et bien au ministère de mettre son holà. Mais il faut être conséquent, et prendre toutes les mesures pour préserver l'égalité des chances des élèves, en encadrant plus adéquatement le financement des écoles, certes, mais surtout en s'assurant que chacune puisse fournir une éducation qui ne dépend pas des moyens de leur milieu.

Pour ce faire, il n'y a qu'une solution: revaloriser l'éducation et régler le problème de sous-financement chronique - odieusement masqué par les contributions des parents et des communautés - en réinvestissant dans les écoles.

Sinon, accepter le statu quo, c'est admettre que, dans ce nouveau système public à vitesse variable, les moins fortunés n'ont plus le droit à la même éducation que les plus riches.

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