Michel Paillé

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Recul du français à Montréal: est-ce la faute «aux méchants Anglos»?

Publication: 10/05/2012 07:08

Dans un article intitulé «La chasse aux Anglos», M. Michel Kelly-Gagnon, président et directeur général de l'Institut économique de Montréal, dénonce ceux qui seraient partis à la chasse aux unilingues anglais. Bien qu'il signe «à titre personnel», il le fait à partir du site Internet de l'organisme (iedm.org).

Cette chasse consiste «à dénoncer la présence de certains cadres unilingues anglophones dans certaines de nos grandes entreprises, ou à la Caisse de dépôt», ou encore, à manifester «devant un petit dépanneur indépendant si le propriétaire, un immigrant, ne maîtrise pas assez le français».

Mais d'où viendrait ce «goût renouvelé pour la chasse aux Anglos» selon M. Kelly-Gagnon? Elle découlerait, dit-il, «d'une anxiété accrue [...] liée à cette idée que le fait français serait en péril au Québec». Et pour contrer cette idée, il suffirait de noter, que si la proportion de francophones diminue à Montréal, c'est simplement parce que «les Québécois francophones - surtout les couples avec jeunes enfants - quittent Montréal pour les couronnes nord et sud dans une proportion plus grande que les anglophones».

Les «méchants Anglos» n'y sont pour rien

Reconnaissant le bien-fondé de l'étalement urbain plus prononcé des Francos-Montréalais, et bien que d'autres facteurs soient en cause, je suis d'accord avec Michel Kelly-Gagnon : cela «n'a rien à voir avec 'les méchants Anglais'». En effet, quiconque accepte un emploi au Québec sans connaître le français, n'est pas à blâmer, qu'il soit anglophone ou d'une autre langue.

C'est plutôt du côté de ceux qui ont fait ces nominations qu'il faut chercher à qui incombent les responsabilités. Le débat qui a eu lieu dans les médias est surtout orienté de ce côté. Si M. Kelly-Gagnon considère que les «chasseurs d'Anglos» ont raté leur cible, il rate la sienne également.

En effet, le préambule de la Charte de la langue française (loi 101) dit clairement que l'Assemblée nationale est «résolue à faire du français la langue de l'État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires». Nommer des personnes ne sachant pas parler le français pour occuper une fonction exigeant des contacts avec des francophones, va à l'encontre des objectifs visés par la loi. Que cela se produise 35 ans plus tard, démontre bien que les mentalités n'ont pas changé. Hélas!

Michel Kelly-Gagnon est lui-même un bel exemple d'une mentalité qui s'est arrêtée dans le temps. Considérant que «l'anglais est le latin de notre ère», il approuve la décision récente du gouvernement Charest de payer des cours d'anglais à des immigrants. Il est dans son droit, bien sûr. Selon lui, «la maîtrise de l'anglais (à l'oral et à l'écrit) est une compétence essentielle pour occuper bon nombre d'emplois [en particulier] dans la grande région de Montréal, où habitent la majorité des immigrants du Québec» («Débat du jour», Cyberpresse, 2 avril 2012). Il est toujours dans son droit de penser ainsi. Ses convictions ont le mérite d'être claires.

L'immigration : aux sources des lois sur la langue

Or, justement, notre politique linguistique avait notamment pour but de franciser les immigrants fortement concentrés au cœur de la métropole du Québec. L'école française obligatoire pour les enfants d'immigrants a été la première réclamation (notamment lors de la «crise de St-Léonard») qui a conduit à la loi 22 de 1974 et à la loi 101 trois ans plus tard (J.-C. Corbeil, L'embarras des langues, 2007 : 125-221).

Dois-je rappeler que la chute de la fécondité au cours des années 1960 a montré au gouvernement du Québec qu'il se devait, après un siècle de retard, d'intervenir en matière d'immigration, un pouvoir partagé entre le gouvernement fédéral et celui des provinces depuis 1867?

À l'évidence, le fait français au Québec a encore besoin d'une béquille juridique, laquelle devrait d'ailleurs être consolidée et rigoureusement appliquée. Encore faudrait-il aussi que les mentalités changent une fois pour toute, afin de s'affranchir d'une telle prothèse.

D'ici le jour où le français sera tout naturellement la langue de convergence de tous les Québécois, comme c'est le cas pour l'anglais en Ontario, il faudra éviter de se laisser méduser par les chantres du libertarisme. Ceux-ci - les mêmes sans doute qui voient dans les lois sur l'environnement des entraves à l'exploitation des richesses naturelles - font de l'anglais la langue incontournable du développement économique et de la «création de richesse».

 
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