LES BLOGUES

Charles Taylor et l'immigration: une idée très simple... en apparence

09/02/2015 11:11 EST | Actualisé 11/04/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Les médias, dont le Huffington Post Québec, ont rapporté récemment une suggestion de Charles Taylor, professeur émérite en philosophie (Université McGill, 1961-1997). Ce dernier «est d'avis que le gouvernement [du Québec] devrait inciter bien davantage les candidats à l'immigration à s'installer en région plutôt qu'à Montréal».

La journaliste de la Presse canadienne, Jocelyne Richer, rapporte que «M. Taylor prône une approche plus incitative que coercitive. Il ne s'agit pas de leur "forcer la main", mais de créer des conditions favorables». Par exemple, «[la] sélection des candidats pourrait même être conditionnelle à leur acceptation de s'installer en région». De manière plus concrète, la proposition Taylor est liée au travail.

M. Taylor a dit que le gouvernement devrait conclure une sorte de marché avec les étrangers [...] : ils s'engageraient pendant une période donnée, disons cinq ans, à demeurer en région pour y occuper un emploi précis et en échange leur dossier serait traité en priorité.

Que voilà une proposition qui s'énonce simplement et qui pourrait sembler, à première vue, d'application très facile! Hélas, un examen, même sommaire, montre qu'elle est plutôt complexe.

Une proposition complexe

Accepter l'idée de Charles Taylor placerait le gouvernement du Québec devant deux grandes options : ou bien, il met sur pied un fichier pour vérifier si l'engagement pris sera respecté par l'immigrant, ou bien, il fait confiance à cette nouvelle classe d'immigrants en les laissant tout aussi libres que les autres.

Si la première option peut sembler aller de soi dans une société comme la nôtre, la seconde pourrait, au contraire, faire sourire. Ne nous esclaffons pas trop vite, car le Québec a déjà voté des lois ou initié des politiques sans se donner les moyens de les appliquer et d'en mesurer les effets.

Rappelons-nous que le second gouvernement de Robert Bourassa (1985-1994) a misé sur «un contrat moral» pour assurer la francisation des immigrants adultes. Ce contrat stipulait que les immigrants «s'ouvrent au fait français [et] consentent les efforts nécessaires à [son] apprentissage». Pour sa part, le gouvernement s'engageait à leur offrir des «services adéquats» d'enseignement du français dès leur arrivée (1).

Il est manifeste que les effets de ce «contrat moral» ont toujours laissé à désirer. D'une part, les immigrants ne sont pas tenus de s'inscrire à des cours de français, ni de les compléter une fois inscrits. Ils n'ont aucune pénalité à assumer. D'autre part, le Québec n'a jamais offert un nombre de classes de français en fonction du nombre d'immigrants accueillis.

Bref, sans contrôle, l'effet de la proposition Taylor pourrait s'avérer aussi mince sur la régionalisation de l'Immigration que le «contrat moral» sur l'apprentissage du français aux immigrants adultes.

Des pénalités?

De toute façon, qu'arriverait-il à l'immigrant qui déménagerait dans la région de Montréal avant l'expiration de son engagement? Une amende? Si cette amende est symbolique, elle sera perçue comme un simple prix à payer pour migrer plus vite au Québec. Par contre, si la pénalité est importante, il y a gros à parier que les immigrants préfèreront suivre la filière normale plutôt que de s'engager dans un tel contrat. L'«approche gagnant-gagnant» que Charles Taylor a fait valoir devant la journaliste, s'avère plutôt un marché de dupes.

Reste le dépôt d'une somme d'argent placée en fidéicommis, montant qui serait remboursé après 5 ans avec intérêts. L'immigrant n'aurait qu'à fournir des preuves de son lieu de résidence ou de travail en région durant la durée du contrat. Là encore, ce montant devrait être substantiel pour assurer le succès de la politique visée. Or, il va sans dire que plus ce montant sera élevé, moins il y aura de candidats qui accepteront de s'établir dans les régions visées simplement pour s'installer au Québec un peu plus tôt.

Lorsque le Québec fixe à 50 000 le nombre d'immigrants qu'il accueillera dans une année, il s'attend à un flux de 7 000 à 8 000 personnes qui s'établiront librement en dehors de la région de Montréal, soit environ 15% des nouveaux arrivants. Pourrait-on, par exemple, viser un objectif de régionalisation de 15 000 immigrants par année d'ici la fin de la présente décennie? Advenant que la suggestion de M. Taylor soit mise en application et qu'elle ait le succès escompté, le Québec doublerait ainsi la contribution régionale dans l'accueil des immigrants internationaux.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Outre que le gouvernement fédéral devra jouer le jeu de cette politique en acceptant rapidement les candidats déjà sélectionnés par le Québec, l'actuel gouvernement québécois devra d'abord s'en convaincre.

En effet, le ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion a servi à l'avance à M. Taylor un refus de sa proposition. Selon le très récent Cahier de consultation qui devrait conduire à une nouvelle politique:

«L'octroi de permis de séjour temporaire lié à l'obligation de s'établir dans une certaine région pour un certain nombre d'années [est hors de vue. Car, de tels permis] lanceraient un message ambigu sur l'attrait des régions, en laissant entendre qu'il est nécessaire que des mesures plus contraignantes soient adoptées pour forcer les gens à s'y établir!» (2)

Certains mythes ont la vie dure

Le Québec cherche dans l'immigration internationale des solutions pour guérir quelques maux démographiques : rajeunir une population vieillissante, combler des pénuries de main-d'œuvre anticipées, engraisser nos fonds de retraite, repeupler nos régions, etc. C'est le monde à l'envers. Car le développement économique régional est LA condition majeure pour retenir en région les jeunes qui s'y trouvent déjà et pour y attirer tout naturellement des immigrants.

Plutôt que de mettre son idée à rude épreuve, Charles Taylor a préféré nous servir le cliché éculé du médecin étranger contraint de «finir comme chauffeur de taxi». Pour mettre fin à cette légende urbaine (3), nous suggérons au gouvernement de demander à tous les chauffeurs de taxi du Québec de lui envoyer une photocopie de tous leurs diplômes, certificats, ou attestations d'études acquis à l'étranger.

Fort de cette information facile d'accès et peu coûteuse à obtenir, il pourra faire trois choses: s'assurer de l'authenticité de tous ces documents, en établir les équivalences, et offrir des emplois correspondants à la compétence de tous ces immigrants. Qui sait, il aura peut-être l'occasion de combler moult emplois inoccupés dans les régions, quitte à créer une pénurie de... chauffeurs de taxi.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les 25 langues les plus parlées à la maison par les immigrants au Canada (2013)

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter

SOURCES:

(1) Gouvernement du Québec. Au Québec pour bâtir ensemble. Énoncé de politique en matière d'Immigration et d'intégration. Québec, 1990, p. 15-16.

(2) Ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion. Consultation publique 2015. Vers une nouvelle politique québécoise en matière d'immigration, de diversité et d'inclusion. Cahier de consultation. Montréal, décembre 2014, p. 60.

(3) Benoît Dubreuil et Guillaume Marois. Le remède imaginaire. Pourquoi l'immigration ne sauvera pas le Québec. Montréal, Boréal, 2011, chapitre 5.