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Immigration et français: un rapport qui rate (lui aussi) sa cible

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Tout bilan portant sur la situation linguistique au Québec apporte son lot de commentaires. Celui paru en janvier 2016 n'échappe pas à cette règle. Dans Le Québec rate sa cible, Jean Ferretti, chargé de projet pour l'Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC), dresse un portrait des «efforts du Québec en matière de francisation et d'intégration des immigrants». Ce bilan conduit à 13 recommandations dont la plupart touchent la question linguistique (p. 56-61).

La ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion (MIDI), Madame Kathleen Weil, l'a rejeté du revers de la main sur les ondes de RDI le 27 janvier. Selon elle, l'étude repose sur «des chiffres qui datent», car les immigrants accueillis en 2012 «ont fait application 3 ou 4 ans auparavant». Or, poursuit-elle, «depuis ce temps-là, les choses ont tellement changé». Son intonation et sa gestuelle laissent entendre qu'il s'agirait de changements très positifs que l'on ne saurait contester.

Pourtant, la une du Devoir annonçait le même jour que «200 000 Néo-Québécois ne savent pas parler français». Or, comme 160 000 d'entre eux parlent anglais, le journaliste Robert Dutrisac ajoute que «l'immigration continue de contribuer au déclin du français, surtout dans la région de Montréal».

La veille, Dutrisac rapportait que, parmi les immigrants «qui déclaraient ne pas connaître le français en 2012, seulement [40%] s'étaient inscrits à un cours de français dans les deux ans qui ont suivi», comparativement à 60% en 2008.

Voyons les principales recommandations du rapport Ferretti touchant «la sélection d'immigrants connaissant le français» et «les programmes de francisation des immigrants non francophones» (p. 1).

La sélection des immigrants

Le Québec sélectionne son «immigration économique», soit environ 7 immigrants sur 10. Les «réfugiés» et le «regroupement familial» forment deux catégories échappant à la sélection (Portraits statistiques 2010-2014, p. 9). Pour obtenir un certificat de sélection du Québec, tout requérant doit atteindre au moins 49 points sur 103 s'il n'est pas accompagné d'un conjoint ou d'une conjointe, ou 57 points sur 120 dans le cas contraire.

L'âge, l'expérience professionnelle, la connaissance du français ou de l'anglais, la scolarité, l'employabilité, forment la plupart des critères de la grille de sélection des immigrants. Seules la scolarité et l'employabilité peuvent être éliminatoires si un minimum de points n'est pas atteint. Or, contrairement au milieu des affaires qui voudrait «embaucher des travailleurs immigrants [ne parlant] pas le français pour combler des [emplois faisant] l'objet de pénuries» (Le Devoir, 10 février 2016), le rapport de l'IRÉC propose un troisième critère éliminatoire : une connaissance «intermédiaire» du français, soit de niveau 7 sur une échelle de 12 échelons.

Ce rapport ne mesure pas le principal impact d'une cette recommandation (#8). À en juger à l'aune de la période d'immigration 2010-2014, l'impact aurait été très important sur le nombre total d'immigrants accueillis au Québec ces années-là. En effet, n'ayant aucune connaissance du français, près de 102 000 immigrants auraient refusé, soit 39% de notre immigration internationale en 2010-2014. Ainsi, notre moyenne annuelle aurait chuté de 52 600 à 32 200 personnes.

En outre, les immigrants classés aptes à parler le français (161 200 personnes) n'auraient pas tous atteint le niveau intermédiaire suggéré par M. Ferretti. Car l'auteur note, page 10, «que la proportion d'immigrants connaissant le français [aurait été] surévaluée» selon le Vérificateur général du Québec. Il aurait suffit que 20% d'entre eux n'atteignent pas le niveau intermédiaire pour qu'au moins la moitié des immigrants arrivés en 2010-2014 ne fussent pas sélectionnés.

Cette proposition, aux impacts très importants, neutraliserait en bonne partie les effets des recommandations #9 et #10. Il va sans dire qu'une bonne part des immigrants sélectionnés d'après leur connaissance du français, soient de langue maternelle française (#9), voire des «francotropes»1 (#10). À l'inverse, l'exigence sine qua non d'une connaissance du français de niveau intermédiaire éliminerait bien des candidats francotropes ou de langue maternelle française.

La francisation des immigrants

La principale recommandation du rapport Ferretti touchant la francisation des immigrants a trait au renforcement des «incitants à suivre des cours de francisation» (#3). Depuis 2011, l'immigrant s'engage à apprendre le français en signant la Déclaration sur les valeurs communes de la société québécoise (p. 4). Comme cet engagement «n'est pas respecté dans de nombreux cas», l'auteur propose d'«augmenter les allocations de participation» et d'«amorcer une réflexion sur les autres moyens» à prendre (p. 57).

Invité sur les ondes de RDI à commenter ce rapport, Akos Verboczy, jadis «enfant de la loi 101» et auteur de Rhapsodie québécoise (Boréal, 2016), a fait remarquer que le gouvernement ne fait aucune publicité sur les cours de français offerts aux immigrants. Craignant que le succès d'une telle promotion ne lui coûte trop cher, le gouvernement du Québec préférerait le silence. Lors de cette émission, RDI a fait état de compressions budgétaires de l'ordre de 5,7 millions de dollars pour les 3 dernières années financières.

Des milliers d'immigrants souhaiteraient apprendre le français. À cet égard, les témoignages se suivent et se ressemblent. C'est le cas de celui de Ladda Junwinij, une immigrante originaire de Thaïlande qui attend depuis un an et demi son premier cours de français (RDI, 27 janvier 2016). Comme les cours offerts ne commencent que quatre fois par année, il s'ensuit que la plupart des immigrants doivent attendre la prochaine occasion pendant plusieurs semaines. Sans compter les imbroglios administratifs entre le Québec et le gouvernement fédéral dont parlaient Madame Junwinij.

Bien que le gouvernement du Québec ait annoncé en 2008 son intention de «revoir l'organisation des sessions de francisation à temps complet de manière à accroître la fréquence de démarrage de nouveaux cours» (p. 12), force est de constater qu'il n'en est rien. En 2012, j'avais proposé «que les immigrants commencent à apprendre le français dans la semaine suivant leur arrivée, ou 15 jours plus tard tout au plus, [quitte à s'assurer d']une rotation des ressources humaines à longueur d'année».

Le rapport Ferretti ne propose rien de majeur à cet égard. Au contraire, il se satisfait d'un retour à une époque qui n'avait pourtant rien d'idyllique : «entamer la formation en cours de route sans avoir à attendre la session suivante» (recommandation #5), et faire marche arrière sur le transfert des «cours de français écrit à temps complet vers le temps partiel» (recommandation #4).

D'une pierre deux coups

Commandité par quatre institutions de la société civile, dont le Mouvement Québec français, le rapport de Jean Ferretti fait le douloureux constat de «la dispersion des formations et des ressources de francisation [s'appliquant] à l'ensemble des services d'accueil et d'intégration des immigrants». Il en résulterait «une perte de leadership de la part du ministère de l'Immigration» (p. 56).

Sur les ondes de RDI, Akos Verboczy a reconnu et déploré cet éparpillement. Or, face à cette situation, le rapport de M. Ferretti énonce un vœu pieux : «encourager la coopération entre les différents ministères et organismes communautaires» (recommandation #2). Il n'y a qu'une seule façon de s'assurer de la collaboration des nombreux intervenants dans un domaine particulier: créer un organisme autonome doté des pouvoirs et des budgets nécessaires. L'«Agence de la francisation des immigrants» que j'ai déjà proposée, pourrait se charger de cette mission. Ainsi, le Québec ferait d'une pierre deux coups  : coordonner et franciser au jour le jour, selon les besoins.

Assurer l'intégration des immigrants aux plans économique, social, linguistique et culturel est un long processus qui coûte très cher. Malheureusement, en matière d'immigration internationale, le Québec a opté depuis quelques décennies, pour un gigantisme mal avisé. Contrairement au credo de la rectitude politique courante, l'immigration n'est pas le remède qui sauvera le Québec. Il vaudrait mieux bien intégrer 30 000 ou 35 000 immigrants par année, que d'espérer une intégration magique de 50 000 ou de 55 000 personnes. Sur ce point, je suis d'accord avec Jean Ferretti sur la nécessité de «revoir à la baisse le nombre d'immigrants accueillis annuellement» (p. 55).


1Francotrope : «ce terme désigne toute personne dont la langue maternelle s'oriente davantage vers le français comme langue parlée le plus souvent à la maison». Il s'agit principalement de langues latines (espagnole, portugais, etc.), du créole et des principales langues des anciennes colonies françaises (arabe, vietnamien, etc.). Michel Paillé, Portrait démolinguistique, OQLF, 2011, p. 12.

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