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9 millions de Québécois en 2050: possible, mais...

05/07/2013 12:17 EDT | Actualisé 03/09/2013 05:12 EDT

Le dernier portrait démographique dressé par l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) donne une image nuancée de notre situation, en comparaison à celle qui prévaut pour l'ensemble du Canada. Si certains indicateurs nous avantagent, au moins relativement, d'autres par contre laissent à désirer.

Les démographes de l'ISQ notent qu'«[a]u cours de la dernière décennie, l'ensemble des provinces canadiennes ont connu une hausse de leur fécondité». Après une croissance soutenue depuis 2002 (de 1,47 enfant par femme à 1,74 en 2009), et malgré un récent recul, le Québec a observé une augmentation un peu plus substantielle. «Si bien que depuis 2006, son indice synthétique de fécondité [ISF] dépasse légèrement la moyenne canadienne [1,69, contre 1,61], une situation inusitée depuis 1960».

De même pour les migrations. Si «l'accroissement migratoire international est [devenu] le principal moteur de la croissance démographique pour l'ensemble des provinces durant la période 2006-2011, à l'exception de l'Alberta», le Québec accueille plus de 20% de l'immigration totale depuis 2011, une première en 20 ans.

9,2 millions de Québécois en 2056

Par ce bilan, l'ISQ confirme ses dernières projections (2009): si les tendances se maintiennent, le Québec ne devrait pas connaître une diminution de sa population avant 2056 (ligne rouge du graphique ci-dessous). Dans quelque 40 ans, le Québec devrait dénombrer 9,2 millions d'habitants. Voilà qui contrastait avec les projections précédentes (2003), où le scénario de référence (ligne bleue du graphique) conduisait à un maximum de 8,1 millions de personnes, suivi d'un recul après 2031.

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En 2009, certains médias avaient vu «un renversement» de la situation. Intervenant à ce propos, j'ai montré qu'il s'agissait plutôt d'un report attribuable à une nouvelle conjoncture favorable à la croissance. Parmi les scénarios réalistes établis par l'ISQ en 2003, le «scénario E», basé sur une fécondité et des objectifs d'immigration en hausse, donnait des résultats très voisins (ligne verte du graphique) du scénario de référence de 2009. Ces hypothèses se sont avérées, avec un peu plus de force que prévu.

Évoluant selon un taux de croissance de plus en plus réduit, la ligne rouge du graphique tend vers un maximum sous lequel elle devrait glisser par la suite. Cette décroissance potentielle est inscrite dans notre pyramide des âges, laquelle a été déformée entre 0 et 45 ans par plus de quatre décennies de fécondité insuffisante. Notre structure par âge montre donc une population féminine en âge d'avoir des enfants de plus en plus réduite: 50,3% en 2001, 48,2% en 2006 et 45,8% en 2011.

Le recours à l'immigration

J'ai quelques fois entendu les dernières ministres responsables de l'immigration affirmer que dans un proche avenir, la croissance de la population du Québec sera due à 100% à l'immigration. Elles se gardaient bien d'ajouter que ce 100% sera rapidement érodé en nombres absolus: moins de 18 000 personnes en 2021, 9 000 en 2026, et presque rien en 2030.

Cela s'explique très simplement: de plus en plus d'immigrants ne feront que combler l'excédent des décès sur les naissances, jusqu'au jour où ils ne seront pas assez nombreux pour y parvenir. Bien que le scénario de référence des projections de 2009 repousse à 2029 le rôle supplétif de l'immigration, la compensation s'amenuise d'année en année, tendant vers zéro elle aussi.

Pour espérer une population de 9,2 millions d'habitants en 2056, le scénario de référence des projections de 2009 suppose une immigration annuelle de 47 500 personnes pendant plus de 40 ans! À mon avis, ce niveau est insoutenable durant une aussi longue période, en parallèle avec une fécondité maintenue à 1,65 enfant par femme jusqu'en 2056! Même si l'ISF remontait et se maintenait à 1,75 enfant, ce serait toujours insuffisant. Au total, nous en serions tout de même en 2056, à 85 années consécutives de sous-fécondité!

Le syndrome Teitelbaum-Winter

Accueillir un grand nombre d'immigrants dans un contexte de sous-fécondité nous amène au «syndrome Teitelbaum-Winter» exprimé il y a plus de 25 ans dans The Fear of Population Decline:

«[Lorsque] l'immigration devient substantielle dans un contexte de faible croissance démographique, a fortiori de recul, des changements rapides dans la composition ethnique, raciale, linguistique ou sociale de la population du pays hôte peuvent en résulter» (1).

Appliqué au Québec, ce syndrome est particulièrement aggravé du fait que plus de 7 immigrants sur 10 choisissent toujours l'île de Montréal comme lieu d'établissement (plus de 80% dans la région métropolitaine). Dès lors, il faut au moins rappeler les caractéristiques suivantes:

Se donner pour objectif absolu une population de plus de 9 millions de Québécois en 2050 est possible. Le vouloir pour simplement éviter une décroissance démographique, sans investir dans les ressources nécessaires à l'intégration des immigrants sous plusieurs aspects (économique, social, culturel, linguistique, politique, etc.), se fera au prix de quelques autres objectifs de société, notamment celui d'assurer la pérennité du français à Montréal.

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(1) Michael S. Teitelbaum et Jay M. Winter, The Fear of Population Decline, San Diego, Academic Press/Harcourt Brace Jovanovich, 1985, p. 111.

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