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Concilier patrimoine religieux et laïcité en «recentrant» le crucifix au Parlement

08/10/2013 11:39 EDT | Actualisé 08/12/2013 05:12 EST

Dans le débat portant sur le projet de «Charte des valeurs québécoises», de nombreux intervenants voient une contradiction gênante. Alors que l'on veut étendre à tous les employés de l'État une règle de neutralité religieuse, le projet ne remet pas en question la présence d'un crucifix dans le Salon bleu où siègent les 125 députés de l'Assemblée nationale. Cette exception se justifierait au nom de l'héritage patrimonial.

Héritage patrimonial ou alliance Église-État ?

D'aucuns plaident que ce crucifix ne saurait être considéré dans notre héritage patrimonial parce qu'il ne se trouvait pas au Salon bleu (vert à l'époque) lors de l'inauguration de l'hôtel du Parlement en 1886. Un demi-siècle s'est écoulé avant que le premier ministre Maurice Duplessis l'installe, dans ce qui s'appelait à l'époque l'«Assemblée législative». Selon l'historien Yvan Lamonde, le geste de Duplessis marquait «l'alliance entre l'Église et l'État».

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Comme ces deux institutions ont emprunté des voies de plus en plus séparées depuis la Révolution tranquille, la présence du crucifix au-dessus du siège du président apparaît de plus en plus incongrue dans une société laïque. Allant dans le sens de cette laïcisation progressive de la société québécoise, le rapport Bouchard-Taylor recommandait justement son retrait du Salon bleu. Contre toute attente, le gouvernement Charest s'est empressé de présenter, le même jour (22 mai 2008), une motion en faveur de son maintien. Tous les élus présents ont acquiescé à l'énoncé suivant :

«Que l'Assemblée nationale [...] témoigne de son attachement à notre patrimoine religieux et historique représenté notamment par le crucifix de notre salon bleu et nos armoiries ornant nos institutions».

À peine un peu plus de cinq ans plus tard, revenir sur cette décision semble embarrassant pour les élus, tous partis confondus. Chacun hésiterait à reprendre à son compte la recommandation du rapport Bouchard-Taylor «de l'exposer dans une salle consacrée à l'histoire du Parlement». On le souhaiterait sans doute en privé, mais il me semble que nul ne voudrait être le premier à relancer l'idée publiquement.

Concilier patrimoine religieux et laïcité

Pour résoudre l'antinomie patrimoine/laïcité, pourquoi ne pas simplement recentrer le crucifix dans l'hôtel du Parlement ? Tout en haut de la tour au centre du Parlement, flotte le fleurdelisé avec sa croix blanche que nul ne remet en question. Dans les six niches de la façade de la tour, on reconnaît la statue de quatre personnages de notre histoire religieuse : Marie de l'Incarnation, Marguerite Bourgeoys, Jean de Brébeuf et Nicolas Viel. Ces quatre personnages précèdent en hauteur deux militaires : le marquis de Montcalm et le major-général Wolfe.

Les deux principaux salons de notre Assemblée nationale sont séparés, au centre de l'édifice, par un hall où le crucifix pourrait très bien être installé, au mur ou dans une niche appropriée. Il y serait vu par quiconque se rend, à partir de l'escalier central, au Salon bleu, au Salon rouge ou à la Salle des drapeaux, lieu de négociation entre le président et les députés.

Un étage plus haut, un deuxième hall sépare l'accès aux tribunes des deux salons ainsi qu'à la tour centrale. Par là passent les invités des parlementaires et les citoyens désireux d'entendre les débats qui ont lieu un étage plus bas. Ce hall pourrait très bien accueillir lui aussi, en harmonie avec l'architecture, le crucifix patrimonial.

Ainsi, dans l'un ou l'autre de ces deux halls, le crucifix témoignerait de notre héritage religieux. À égale distance des deux grands salons, il ferait écho à la verticale, au fleurdelisé. Il me semble que tous nos députés pourraient facilement s'entendre sur une motion commune conduisant au recentrage du crucifix.

Indépendamment de l'adoption on non d'une éventuelle «Charte des valeurs», et sans égard à son contenu éventuel, les députés donneraient enfin un sens patrimonial au crucifix, sans le reléguer à un quelconque musée. Nous aurions alors, à l'horizontale, un Salon bleu aussi laïc que le Salon rouge, et à la verticale, un hôtel du Parlement qui afficherait nos traditions religieuses, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.

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