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Les Québécois ont une responsabilité morale envers les minorités françaises du ROC

05/05/2013 01:42 EDT | Actualisé 04/07/2013 05:12 EDT
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Les années 60 auront engendré une rupture entre le nationalisme québécois centré sur le Québec et le reste du Canada français. Les États généraux du Canada français de 1967 et de 1969 consacreront cette rupture *. Il n'en demeure pas moins que d'aucuns ne pourront ignorer des effets directs de l'étreinte confédérale sur la régression du poids du français au Canada, ce dont les taux d'assimilation témoignent.

Plusieurs facteurs déterminent l'avenir des minorités françaises hors Québec, dont leur propre volonté de s'épanouir. Mais un Québec fort et non indifférent au sort des Canadiens-français du ROC contribuerait à fonder une dynamique constructive. Le Québec n'a pas assumé un rôle politique avéré depuis très longtemps, malgré la tiède création d'un organisme de façade dit Centre de la francophonie des Amériques.

Le gouvernement québécois et les Québécois ont une responsabilité morale et stratégique envers les minorités françaises hors Québec.L'objet de ce billet est alors d'identifier des moyens concrets d'une politique de la non-indifférence, dont: relancer la notion de réciprocité, voire inscrire l'idée d'un pacte confédéral avec l'ensemble des Canadiens-français. Ces questions subsidiaires à la Loi 101 et aux relations entre Québec et le reste du Canada... tous les Francophiles du pays et les jeunes du printemps érable pourraient les défendre avec conviction ...

Trame de la dynamique canadienne

Il est utile de rappeler une donne essentielle qui inscrit, au-delà du discours officiel, une dynamique menant à l'hégémonie anglophone et fonde l'imposture du régime canadien : l'immigration et le multiculturalisme canadien.

Inexorablement, le flux d'une immigration récente dont plus de 90 % des immigrants optent au Canada pour un transfert à l'anglais (Rapports du CLO et données de Statistique Canada) marque - sous les conditions actuelles d'anglomanie et d'anglo-conformité - le mouvement irréversible de la décroissance du poids du français au Canada, une marginalisation plus prononcée encore des communautés francophones, peu ä peu assimilées au statut de communauté parmi d'autres de la mosaïque des communautés culturelles nouvellement arrivées au Canada et dont la langue commune devient l'anglais. Nous assistons à la mise en œuvre délibérée d'un processus, par l'immigration, qui gruge un vital équilibre de la dualité linguistique et binationale du Canada, processus auquel participe même le MICC en augmentant les niveaux d'immigration sans tout faire pour recruter une immigration francophone ou francophile européenne qualifiée, ni franciser l'ensemble des immigrants allophones!

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Les 25 langues les plus parlées à la maison par les immigrants au Canada (2013)


L'analyse des transferts linguistiques est révélatrice: «En 1996, dans la région métropolitaine de recensement de Montréal, seuls 36,6 % (74 886 personnes) des allophones ayant adopté une nouvelle langue d'usage à la maison ont choisi le français, alors que 73,4 % ont choisi l'anglais (129 444 personnes). Dans le reste du Canada, le taux de francisation relative des allophones est de 0,3 %», selon les études de Charles Castonguay).

Sous cette dynamique, il n'est pas étonnant que de recensement en recensement, la proportion de la population de langue française décroisse, que les minorités francophones s'amenuisent. Rappelons-nous d'ailleurs la manœuvre relative aux questions sur la langue du recensement de 2011.

Multiculturalisme et trudeauisme ou l'impossibilité d'un dénouement heureux

Le Canada illustre une manifestation des deux visages de Janus: avantages et désavantages s'y marient... L'une de ces représentations porte le sceau de l'étreinte et des contraintes sur la nation canadienne-française; elle traduit à la fois un fait historique et un combat politique actuel. ...

Wilfrid Laurier l'avait compris par «Le Canada sera le tombeau du Canada français...», mais il contribuera à forger le destin, au nom d'avantages pressentis...

Une clause reconnaissant l'existence au Canada d'une société en majorité anglophone et d'une société francophone - qui devrait recevoir et intégrer les immigrants dans une proportion du même ordre que la proportion originelle des deux peuples fondateurs à l'entrée dans la Confédération: c'est cet espoir que laissait entrevoir la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme des années soixante... Mais Pierre Elliott Trudeau aura passé, et laissé-là en plan l'égalité linguistique et culturelle pour une Charte et son «là où le nombre le justifie» et une politique du bilinguisme et du multiculturalisme qui réduit les Canadiens-français au statut d'autres groupes culturels issus de l'immigration récente. Cette orientation pétrifie dans les faits une politique de melting pot canadien anglophone, d'hégémonie anglophone...

L'approche trudeauiste aura aussi transposé un combat politique légitime en un combat devant les tribunaux tout englué de légalisme et du juridisme. Machiavélique manœuvre qui épuise, noie tout dans une soupe de justifications autres que la revendication viscéralement émotive d'une pulsion collective et populaire pour une langue, une culture et une identité clairement proclamée. On asservit peu à peu par le cynisme politique, les procédures juridiques et l'idéologie de l'homme nouveau bilingue, mais assurément anglophone parce qu'ouvert sur une certaine conception de l'hégémonie (temporaire, car tout passe...) anglophone à laquelle on inféodalise les cultures et les langues de par le monde...

À la suite du deuxième référendum, le Québec n'a plus de position constitutionnelle gagnante, et une lassitude s'est installée ... Dans les faits, la Charte canadienne et la Constitution de 1982 légitimisent devant la cour Suprême la subordination des lois de l'Assemblée nationale du Québec, de la langue française et d'une vision nationale du Canada français...

Ce qui pourrait être fait

Un gouvernement québécois mû d'une saine conscience nationale, qu'il soit libéral ou péquiste, ne peut être indifférent au sort des Franco-canadiens pour des considérations historiques, démographiques, politiques, et culturelles. Il doit se reconnaître à tout le moins une responsabilité morale. Sur le plan stratégique dans un Canada dont la Constitution même inscrit une dynamique conflictuelle et de give and take, le Québec a besoin d'un nouveau socle d'où asseoir une politique normale et légitime pour défendre l'identité linguistique et culturelle distincte...

Dans un billet précédent, j'avais fait valoir des mérites de remettre à jour du principe de réciprocité.

On comprendra maintenant l'utilité d'établir au cœur des relations ROC-Québec :

- La gouvernance souverainiste en matière de culture et de langue au ROC;

- Un soutien accru à la création, à la production et à la diffusion de la culture canadienne-française, en soutien aux communautés francophones hors Québec;

- Un développement et un rayonnement durables de la Francophonie au Québec, au sein du Canada-anglais et ailleurs en Amérique;

- Le renforcement de la langue française dans les défis des mutations technologiques et scientifiques au Canada;

- Le renforcement de la relation et de la solidarité avec les communautés francophones du ROC et d'Amérique;

- L'enseignement du français par une coopération avec des délégations françaises et les commissions scolaires francophones du ROC;

- La revendication du droit de travailler en français dans les institutions fédérales ou de Charte fédérale, nommément dans les provinces à tradition francophone;

- L'accroissement de l'immigration francophone ou francophile pour les communautés francophones, et faire respecter la proportion linguistique de manière à corriger le déséquilibre.

En définitive

La reconnaissance de la société distincte québécoise ou l'appui sympathique d'un vénérable Jack Layton ne sont pas suffisants: c'est l'égalité qu'il faut rechercher...

Il revient aujourd'hui aux Québécois d'exercer le pouvoir constituant dont il dispose comme «peuple libre et capable d'assumer son destin et son développement»; et de se doter de politiques reflétant l'aspiration vitale d'être re une société nationale politiquement constituée au sein du Canada ou autrement....

Bien que des communautés francophones hors Québec soient dynamiques, elles sont géographiquement éparpillées ; elles ne pourront être en nombre suffisant pour élire un sénateur ou un député de langue française qui pourra comprendre et défendre les délicates questions linguistiques.

Il serait utile de se doter d'un nouvel instrument juridique qui pourrait prendre la forme de l'institutionnalisation d'une entente confédérale de l'ensemble des Canadiens-français, ce sans se soucier de la réaction du Canada anglais. Si on conteste, on aura alors une autre preuve, telle celle révélée par l'emploi de la Charte canadienne des droits et libertés pour déclarer inopérantes des lois adoptées (Loi 101, 104...) par l'Assemblée nationale du Québec, de l'iniquité factuelle au sein de la présente Confédération... Ce pacte confédéral obligerait la Cour suprême à tenir compte de la dualité binationale, et dès lors de la relation de nation à nation, nonobstant ce qu'on dira, nonobstant ce qu'on fera...

Se comporter en pair est tout à fait légitime et sain pour le Québec et le Canada français. Établir dans la réalité ce que qui devrait être acquis par l'esprit et dans les lettres des Lois, dont de la Constitution, voilà bien ce qui est parler de la liberté des peuples et de la fierté d'un peuple... et se respecter en tant qu'hommes et femmes dignement libres...

* Référence: Gratien Allaire. Francophonies d'Amérique, no 17, 2004 p. 107-116

VOIR AUSSI

La Loi 101 au Québec