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Une analyse bidon

22/03/2015 08:46 EDT | Actualisé 22/05/2015 05:12 EDT

La chronique d'Yves Boisvert, intitulée Une grève bidon, publiée dans La Presse du jeudi 19 mars, pourrait être un exemple pédagogique particulièrement intéressant de la notion de mauvaise foi, des recours aux sophismes ou encore des stratégies médiatiques de délégitimation systématique (paraissant le surlendemain d'une offensive des «carrés verts» de la Fondation 1625).

Il faudrait bien des pages pour démonter tous les arguments de M. Boisvert. Il affirme, en tout premier lieu, que l'annulation de la hausse des frais de scolarité, en 2012, a permis de « maintenir les privilèges des bourgeois, dont l'éducation supérieure est surfinancée par les impôts des familles dont les enfants ne vont pas à l'université ».

Fausse, sur le simple plan de la fiscalité, cette affirmation populiste est surtout démentie par des décennies de sociologie de l'éducation. Augmenter les frais de scolarité aurait été un obstacle supplémentaire, souvent crucial, dans la longue liste des contraintes pesant sur la réussite scolaire des enfants de milieux dominés, économiquement et socialement. Un autre de ces obstacles, c'est la violence symbolique, qui présente les inégalités scolaires et sociales comme « allant de soi », pur résultat des efforts individuels. Cette violence entraîne l'intériorisation de la domination, la soumission à l'ordre social.

Or, sur ce plan, M. Boisvert, comme les éditeurs et éditrices de La Presse, sont des invétérés défenseurs de l'ordre (donc des inégalités), toujours prêt.e.s à présenter comme inévitable, nécessaire, incontournable, ce qui est un choix politique, par exemple celui d'appliquer des mesures d'austérité dans l'ensemble des services publics (sauf si l'argent va aux entreprises de construction: pour elles, on a même 11 milliards !) Au contraire de cette active lutte pour maintenir la passivité générale, les militants des associations étudiantes contestent, à la racine, radicalement, cette politique et sa violence symbolique.

M. Boisvert n'a pas de mots assez forts («bidon», «connerie») pour s'indigner du fait que les associations étudiantes osent parler d'autre chose que de frais de scolarité ou d'éducation. Il emploie ici la logique de la double injonction contradictoire: quand ces associations se concentrent sur ces questions, on les accuse de corporatisme éhonté (comme on le fait avec les syndicats, d'ailleurs) ; quand elles s'attaquent, ô horreur, à l'extractivisme (qu'elle est belle, ici, la mauvaise foi du journaliste, aussi subtil soudainement que Jean Tremblay: «des câlins à un caribou», résume-t-il), alors on les accuse d'outrepasser leur rôle.

Les associations étudiantes collégiales et universitaires ne regroupent pas des élèves du primaire qu'il faudrait infantiliser; leurs membres sont majeurs, peuvent voter s'ils jugent que les mécanismes de la démocratie représentative ont un sens fort, nombre d'entre eux sont quotidiennement plongés dans l'analyse des notions de démocratie, d'inégalité, d'éducation, de justice, de féminisme et, oui, d'extractivisme. Ce sont les sujets de leurs lectures, de leurs mémoires, de leurs thèses. Voilà entre autres pourquoi leur grève touche à tous ces enjeux; leurs revendications ne sont pas de pures éructations idéologiques basées sur un « feeling » vague et intense, mais le résultat d'analyses qui mettent à jour les liens forts, constitutifs, entre les multiples facettes de l'austérité.

Il y a une forte cohérence gouvernementale, dans les attaques constantes contre les services sociaux, dans l'application brutale de la méthode «Lean» en santé, dans la préférence accordée aux mines, au pétrole et aux usines de ciment plutôt qu'à l'environnement et à l'économie sociale, dans les compressions au primaire, au secondaire, au collégial et à l'université. C'est cette même cohérence, mais renversée, attaquée, qu'on retrouve dans les revendications étudiantes.

Étudier, pour certains, c'est essentiellement le moyen de servir ses propres intérêts; pour d'autres, étudier vise d'abord à comprendre le monde et à agir sur lui. M. Boisvert prend parti pour le premier camp. Nous préférons le second.

Ce texte est signé par Michel Lacroix, UQAM, avec l'appui de : Maude Authier-Pigeon, UQAM; Mathilde Barraband, UQTR; Mylène Bédard, Université de Montréal; Marie-Andrée Bergeron, Université de Calgary; Harold Bérubé, Université de Sherbrooke; Luc Bonenfant, UQAM; Simon Brousseau, Université de Toronto; Anne-Renée Caillé, UQAM; Nicolas Chalifour, Cégep Édouard-Montpetit; Marie-Hélène Constant, UQAM; Laurence Côté-Fournier, UQAM; Xavier Dandavino, UQAM; Martine Delvaux, UQAM; René Delvaux, UQAM; Marjolaine Deneault, UQAM; Marie-Frédérique Desbiens, Université Laval; Sandrine Galand, UQAM; Louis-Frédéric Gaudet, Lux éditeur; Martin Godon, Cégep du Vieux-Montréal; Julien Goyette, UQAR; Jean-François Hamel, UQAM; Dominic Hardy, UQAM; Karine Hébert, UQAR; Sarah G. LaForce, UQAM; Martine-Emmanuelle Lapointe, Université de Montréal; Julien Lefort-Favreau, Université de Toronto; Daniel Letendre, Université Laval; Jonathan Livernois, Université Laval; Alexis Lussier, UQAM; Rachel Nadon, Université de Montréal; Laurance Ouellet-Tremblay, UQAM; Geneviève Pagé, UQAM; Isabelle Paquet, Cégep Édouard-Montpetit; Jacques Paquin, UQTR; Marie Parent, UQAM; Laurence Pelletier, UQAM; Yvon Rivard, Université McGill; Élisabeth Rousseau, Cégep André-Grasset; Richard Saint-Gelais, Université Laval; Michel Sardi, École secondaire de la Cité des jeunes; Chantal Savoie, UQAM; Michel Seymour, Université de Montréal; Camille Toffoli, UQAM; Gabrielle Tremblay, UQAM; Patrick Véronneau, UQAM.

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