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Privés de beauté

17/03/2016 10:10 EDT | Actualisé 18/03/2017 05:12 EDT

Chaque matin de semaine, je reconduis mes enfants jusqu'aux décombres de leur école primaire, où elles prennent une navette vers leur asile «temporaire», une de ces anonymes polyvalentes fonctionnalistes, étalées avec brutalité dans l'espace.

Puis, le samedi, j'accompagne l'une d'elles à ses cours de musique et je redécouvre à travers son regard la magnificence et la patine historique de cette école privée, héritage, comme la plupart d'entre elles, des congrégations religieuses.

Au fil des débats sur l'école et l'austérité, ces trajets me sont apparus symboliques de la situation politique et culturelle actuelle : des institutions publiques menaçant ruine, pendant que triomphent les intérêts privés.

La systématique prédilection de notre gouvernement pour le marché et le privé est hélas bien connue. Monsieur Couillard et ses ministres s'attaquent aux centres de la petite enfance (CPE) pour mieux favoriser les garderies privées ; ils mettent à mal l'école publique, laissant les parents privilégiés se tourner vers l'école privée ou les services, privés eux aussi, des professionnels (orthopédagogues, orthophonistes, psychologues, etc.) ; ils laissent la privatisation gruger le système de santé, frais afférent par frais afférent, clinique par clinique, tout en donnant de plantureux contrats de consultants aux chantres de la gestion «lean» ; ils subventionnent les entreprises à coup de millions et de milliards, mais coupent dans la francisation des immigrants, dans les services pour les plus démunis, dans les centres jeunesse, partout.

Je savais aussi que nous n'avons jamais eu autant de millionnaires, parmi nos dirigeants politiques, autant de gens ayant pratiqué l'évitement fiscal, pour leur compte personnel, pour leurs entreprises ou en tant que banquiers.

Comment s'étonner, dès lors, de cet heureux mariage entre les orientations de ce gouvernement et les intérêts privés, qui sont toujours, ultimement, ceux des plus nantis ?

Tout cela, bien que source de quotidienne colère, ne me surprenait plus, mais je n'avais pas encore réalisé que ces libéraux qui n'aiment ni l'État, ni les femmes, ni l'école publique, en avaient aussi contre la culture comme bien commun et qu'ils menaient une insidieuse entreprise de privatisation de la beauté.

Cette privatisation se manifeste avec le plus de honte, le plus d'éclat, dans la «vente de feu» de plusieurs bâtiments patrimoniaux : le studio Cormier, l'ancien Institut des sourdes-muettes, l'ancien couvent des Sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie (l'Université de Montréal est la première responsable, mais le gouvernement s'en est lavé les mains). L'on sait par ailleurs que l'ancienne bibliothèque Saint-Sulpice devait être du lot, et on peut craindre le pire pour le sort de l'Hôtel-Dieu et du Royal-Vic. Seuls désormais les (très) fortunés propriétaires de ces lieux pourront jouir de la beauté de ces trésors architecturaux.

Pendant quelques mois, participant à l'élaboration des plans de la future école primaire de mon quartier, destinée à s'élever sur les ruines de celle démolie pour cause de moisissures, j'ai pu espérer que ce gouvernement allait tirer profit de la catastrophe des écoles contaminées pour construire des écoles innovatrices, offrir à la société québécoise un nouveau patrimoine urbain, digne de rivaliser avec ce qui se fait de mieux dans le monde.

Hélas, j'ai dû déchanter, constatant au fil des discussions que le ministère de l'Éducation est désormais sous la tutelle du Conseil du Trésor, et que ses responsables n'ont que des obsessions comptables en tête.

Offrir de la beauté aux enfants, leur permettre de vivre leur apprentissage dans des lieux conçus par des créateurs, soucieux de faire de l'école un espace de vie agréable, favorisant la réussite : cela est hors de question !

Des boiseries, de hauts plafonds, des classes larges et lumineuses ? L'école privée peut l'offrir aux enfants des classes supérieures, qui ont déjà, à la maison, le luxe des grands espaces, des beaux matériaux.

Pour les enfants pauvres, M. Couillard et la «loi du marché» ont d'autres solutions : des écoles et des appartements délabrés, rafistolés, envahis de moisissures. À l'école comme à la maison, ils seront privés de beauté, et d'autant plus privés qu'ils n'auront pas davantage de bibliothèques à explorer ou d'œuvres d'art à contempler, dans l'un ou l'autre lieu.

Rappelons-nous ce lointain ministre Bolduc, jugeant inutiles ces bibliothèques scolaires : «y'a pas un enfant qui va mourir de ça», disait-il, commettant la gaffe de dévoiler la véritable pensée du gouvernement Couillard. Rogner les budgets de l'éducation, des CPE à l'université, va en effet dans le même sens : priver les Québécois d'éducation, de culture, de beauté ; les priver de ces multiples foyers permettant de sortir de soi, de s'interroger, de s'extirper du quotidien et de l'ordre marchand, parfois même de l'oppression, le temps d'une pensée autre, d'une présence au monde neuve, toute ombrée de douleur qu'elle soit.

Je suis un de ces privilégiés avec diplômes, bon salaire et connaissances culturelles, qui trouveront toujours le moyen pour que leurs enfants rencontrent la beauté. N'ai-je pas mentionné les cours de musique privés, le samedi matin ? Cependant, l'idée que mes privilèges soient ceux d'une caste m'horripile. Je ne souhaite pas que l'État prive ses citoyens, et en particulier les enfants, d'un accès aisé et quotidien à la beauté et à la culture, pour de courtes vues comptables absolument dénuées d'esprit.

L'État ne devrait pas vendre à rabais au privé des pans du patrimoine culturel collectivement édifié, mais continuellement chercher à l'enrichir, à le rendre plus accessible. «Demander que la beauté s'épanouisse dans les espaces communs et non plus seulement dans des chasses gardées privées» : cette généreuse ambition de la Fédération des artistes, lors de la Commune de Paris, cet espoir d'intégrer l'art et son potentiel émancipateur dans la vie quotidienne, a accompagné les avant-gardes et infléchi les politiques culturelles, depuis. Le gouvernement Couillard a, hélas, décidé de trahir ce noble héritage, de privatiser le rapport collectif à la beauté. Bref, de nous priver de beauté.

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