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La victoire de Trump, le Berlusconi américain, ou le résultat d'une défaite collective

09/11/2016 02:23 EST | Actualisé 09/11/2016 02:24 EST

Ça y est: contrairement à ce que de nombreux analystes affirmaient, Donald Trump est le nouveau président des États-Unis d'Amérique, après huit années de mandats de Barack Obama. Les résultats tendent à confirmer une victoire sans appel du candidat républicain sur son adversaire démocrate, Hillary Clinton. De nombreux papiers vont sortir pour expliquer ce que certains vont qualifier d'«inexplicable», pour justifier des erreurs d'analyse manifestes, mais le résultat est là.

Parce que de nombreux médias et commentateurs n'ont pas vu ou pas voulu voir les tendances profondes qui participaient au phénomène Trump, les journaux font aujourd'hui part de leur surprise et de leur effarement devant ce résultat qu'ils n'avaient pas anticipé, ou plus exactement qu'ils se refusaient à accepter. Sur les réseaux sociaux, de nombreux Américains comparent la journée du 9 novembre 2016 avec le 11 septembre 2001 pour décrire le séisme politique que leur pays connaît. Le sentiment de catastrophe va au-delà des États-Unis, une grande partie de la presse internationale déplorant le résultat et s'interrogeant déjà sur les conséquences d'une présidence Trump.

Il nous semble, de notre côté, qu'il ne faut pas dramatiser le résultat de l'élection à l'excès et qu'il conviendrait plutôt de comprendre quels facteurs stratégiques ont permis à l'inexpérimenté Donald Trump de battre l'ancienne secrétaire d'État Hillary Clinton.

Rappelons dans un premier temps que pour beaucoup d'Américains, les candidats proposés ne suscitaient guère l'enthousiasme, conduisant certains à voter par défaut ou à s'abstenir. Lors des primaires, Trump a balayé ses adversaires républicains avec un discours populiste, démagogue, dangereux par de nombreux aspects, tout en montrant les faiblesses des autres candidats qui n'avaient ni l'envergure, ni un bilan suffisant à mettre en valeur pour atténuer la vague Trump.

Côté démocrate, l'investiture fut plus intéressante d'un point de vue intellectuel avec la candidature de Bernie Sanders, qui a causé beaucoup de difficultés à Hillary Clinton. En effet, présenté un peu comme un ovni par les médias et le pendant de Donald Trump (à tort selon nous), Bernie Sanders a été en vérité un excellent candidat, proposant une véritable réflexion sur comment répondre aux dysfonctionnements de la société américaine en matière d'inégalités sociales et économiques, de transparence de la vie politique. Plus il exposait la manière dont il voulait que la politique soit, plus il montrait les faiblesses d'Hillary Clinton: on pense en particulier à sa volonté d'innover pour le financement de sa campagne, privilégiant les micro-dons, contrairement à son adversaire, excellente pour récupérer des fonds colossaux pour sa campagne. Hillary Clinton a cependant remporté la primaire grâce, entre autres, aux superdélégués qui la soutenaient. Ce fut cependant une victoire à la Pyrrhus, le courant démocrate pro-Sanders étant extrêmement récalcitrant à voter Clinton et n'étant guère encouragé par Bernie Sanders lui-même, qui critiquait le peu de reprise de ses idées par son adversaire.

En choisissant Clinton au lieu de Sanders, les électeurs démocrates ont fait un cadeau inespéré à Trump. Certes, c'est assez facile à dire aujourd'hui, une fois les résultats connus, mais la stratégie de Trump était pourtant limpide: en cas de victoire de Clinton à l'investiture démocrate, il avait indiqué qu'il l'attaquerait constamment sur son image d'incarnation de l'establishment, d'un système politique corrompu et inefficace. En choisissant la carte Sanders, la victoire n'aurait pas évidemment été assurée, mais il y aurait eu un vrai changement en terme d'approche politique. La campagne de Sanders aurait été très complexe, car une bonne partie des démocrates le juge trop à gauche, mais il aurait pu affaiblir plus fortement Trump.

Trump va très vite voir le fossé entre ses désirs exprimés lors de la campagne et ce qu'il sera en mesure de faire une fois au pouvoir.

Concernant ce dernier, quasiment tout a été dit sur l'homme, le personnage, le mythe qu'il s'est façonné. Axant sa campagne sur les peurs des électeurs, il est parvenu à leur donner l'impression qu'il aurait des réponses structurées à leurs problèmes en termes de sécurité, d'emploi. Il nous fait penser par de nombreux aspects à Silvio Berlusconi, l'ancien président du Conseil italien: tous deux hommes d'affaires, tous deux extrêmement riches grâce des empires financiers pourtant fragiles, tous deux excellents dans les médias pour tenir des discours démagogiques avec des formules chocs qui seront reprises dans les médias, tous deux dénigrés par des classes politiques qui les ont sous-estimés à tort, tous deux dont l'image à l'international était en grande partie négative...

Le parallèle avec Silvio Berlusconi nous semble pertinent pour ces raisons et pourrait nous donner quelques pistes pour comprendre les possibles actions de Trump à moyen terme. Si l'on ne se base que sur ses déclarations, l'avenir proposé par Trump est clairement dangereux, aussi bien pour les Américains que pour le monde, la sécurité internationale étant encore, qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, dépendante des orientations stratégiques américaines.

Mais deux réalités doivent atténuer la portée du message de Trump. Tout comme Berlusconi, sa campagne a été faite de promesses démagogiques dont il n'a pas la moindre idée de comment il va les mettre en place. Rappelons que le bilan en terme législatif de Berlusconi est pour le moins faible, les lois passées étant dans leur écrasante majorité dues aux directives européennes à transcrire au niveau national. Trump va très vite voir le fossé entre ses désirs exprimés lors de la campagne et ce qu'il sera en mesure de faire une fois au pouvoir.

L'autre aspect à prendre en considération est que Donald Trump ne va pas exercer le pouvoir seul. Tout comme ses prédécesseurs, il va devoir composer avec deux chambres parlementaires qui risquent fort de limiter ses projets fantasques (y compris dans son propre camp), pensant eux aussi à leur réélection. Obama avait suscité énormément d'espoirs, sans doute trop, mais ses deux victoires ne lui ont pas permis de faire passer l'ensemble des réformes qu'il souhaitait et il a dû souvent faire des compromis avec les parlementaires pour ne pas voir ses projets complètement arrêtés (on pense en particulier à l'Obamacare). C'est ce qui attend Donald Trump s'il souhaite réellement agir.

Une autre hypothèse serait qu'il se comporte comme Berlusconi, étant au pouvoir mais sans rien faire, si ce n'est commenter.

Donald Trump subira également de fortes pressions à l'international. Beaucoup parlent déjà d'un rapprochement avec la Russie de Poutine, mais il nous semble que c'est encore beaucoup trop tôt pour juger de la profondeur et de la durabilité d'une telle relation diplomatique. Les partenaires des États-Unis vont demander au nouveau président une position claire sur sa stratégie internationale.

Va-t-on vers un isolationnisme? On peut faire l'hypothèse qu'il ne sera que de façade, le président faisant fermer des bases militaires, rapatriant sur le territoire américain quelques entreprises, mais il ne pourra réellement mettre en place un isolationnisme complet, l'interdépendance des États-Unis en matière d'économie, en matière d'éducation par exemple via la venue de milliers d'étudiants brillants participant à son développement, étant beaucoup trop forte et désormais structurelle.

Que l'on soit pour ou contre Donald Trump, il va falloir dans tous les cas agir en concertation avec lui en évitant les surenchères verbales, car il sera toujours le plus fort dans ce domaine. Cette élection américaine fut en tout cas d'une pauvreté intellectuelle réelle, où tous les coups bas furent permis.

Tout comme lors de la réélection de George W. Bush, qui avait sidéré un bon nombre d'éditorialistes occidentaux, le résultat surprend l'observateur extérieur, mais il faut rappeler que c'est le peuple américain qui a voté et qui a élu Donald Trump sans cas de tricherie. C'est donc avec une Amérique au niveau visage qu'il faut composer: l'inconnu fait souvent peur, surtout en politique, mais comme nous avons essayé de le démontrer, la puissance du 45e président américain devra se penser avec de sérieuses limites structurelles à ses dérives et décisions dangereuses.

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