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Berlusconi chassé du Sénat: quid du berlusconisme en Italie ?

28/11/2013 10:23 EST | Actualisé 28/01/2014 05:12 EST

Un coup de tonnerre, prévisible depuis plusieurs semaines, a frappé l'Italie mercredi, et plus précisément l'un de ses plus médiatiques représentants: Silvio Berlusconi. La foudre est venue du Sénat qui s'est honoré en ne cédant pas aux multiples pressions et en votant en faveur de la déchéance du Cavaliere, lui faisant ainsi perdre son mandat de sénateur du Molise.

Cet acte est la suite logique de la condamnation à quatre années de prison (ramenées à une seule, qu'il a peu de chance d'accomplir d'ailleurs...) du leader politique pour fraude fiscale. Plusieurs autres procès l'attendent, même si on ne peut s'empêcher de regretter que l'appareil judiciaire agisse si tard: Silvio Berlusconi a pu mener pendant de longues années la vie qu'il souhaitait, multipliant les frasques en tout genre et ne se souciant guère à l'inverse de réformer un pays qui en a cruellement besoin. L'attente judiciaire fut si longue qu'elle donne aujourd'hui du grain à moudre à ceux qui voient un acharnement du pouvoir en place et des autorités judiciaires contre un homme assez âgé.

La réaction de ce dernier ne s'est pas faite attendre: elle est d'un guignolesque confondant de bêtise. Il a ainsi parlé d'un «jour de deuil pour la démocratie», se disant «innocent» et appelant, comble du burlesque de la situation, à manifester «pour la démocratie et la liberté». Bien que possédant encore des militants l'idolâtrant, cette figure du martyr pris dans un système voulant sa perte risque fort de n'aboutir à pas grand-chose de concret. Ses forces sont éclatées et son parti, Forza Italia, est désormais dans l'opposition après avoir refusé de voter le budget 2014. Ainsi, l'ancien président du Conseil se retrouve avec la Ligue du Nord, autrefois son alliée, et le mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, populiste, démagogue et aussi voire plus dangereux que Berlusconi pour l'Italie.

À première vue, c'est la fin de Berlusconi et de sa carrière politique. On dit souvent qu'un homme politique n'est définitivement écarté de la politique qu'une fois mort. La presse italienne s'en est souvenue et titre aujourd'hui sur la déchéance de Berlusconi tout en rappelant que ce dernier n'est pas encore à terre. En effet, le système politique italien est conçu de telle façon que le pouvoir en place, s'il ne repose pas sur une large majorité dans les deux chambres parlementaires, se trouve dans une situation d'instabilité majeure. Or, l'Italie comporte de nombreux micro-partis, censés défendre des intérêts locaux, et les résultats aux élections montrent que les électeurs n'accordent pas facilement une victoire éclatante à tel ou tel camp. Rappelons au passage qu'aux dernières élections, la gauche avait un boulevard pour remporter haut la main le scrutin, mais qu'en raison de sa suffisance et la non-campagne qu'elle a menée, elle en a été réduite à participer à une coalition.

La situation est telle que le président du Conseil actuel, Enrico Letta, voit son action politique complexifiée, puisqu'il doit tenir compte des sensibilités souvent contradictoires des partis coalisés.

Or, le pays est dans une situation inquiétante : le processus de réformes entamé avec Mario Monti, qui a abouti à un semi-échec, n'a pas été vraiment relancé ; le chômage des jeunes est dramatique, d'autant plus qu'il n'y a pas d'amortisseurs sociaux comme en France, ce qui aboutit au risque d'une paupérisation croissante de la population et surtout d'une génération qui n'aura pas d'expérience professionnelle lorsque la croissance économique reviendra.

On peut souhaiter que le gouvernement Letta soit suffisamment fort pour faire avec les calculs politiques tout en restructurant une économie en perte de vitesse avec le risque que le gouvernement saute au moindre désaccord majeur, ce que souhaite Silvio Berlusconi. De l'étranger, il est difficile de comprendre comment cet homme a pu durer aussi longtemps au niveau politique vu son comportement et ses résultats. En vérité, il profite déjà d'une gauche (surtout le Parti démocrate) qui n'a pas repensé son logiciel, qui a longtemps été dirigée par des carriéristes sans charisme qui ont empêché de jeunes prometteurs de proposer une nouvelle gauche, en phase avec les réalités du pays. L'échec de Matteo Renzi lors des primaires de 2012 face à Pier Luigi Bersani a été le symbole de ce renouveau refusé par la base du parti.

La longévité de Berlusconi tient également à sa puissance financière et à l'empire médiatique (MediaSet) qu'il s'est constitué, de façon plus ou moins régulière, selon la justice italienne. Rappelons qu'il possède aussi l'AC Milan depuis 1986, dans un pays où le football est comme une religion, ce qui en termes de stratégie politique n'est jamais anodin.

Mais plus encore que ces aspects politiques et économiques, c'est l'impact sociétal de Berlusconi qui est frappant dans le pays, ce qu'on appelle en partie le Berlusconisme. Il a su, en contrôlant une bonne partie des leviers du pouvoir pendant des années, façonner la société italienne, après des années de pouvoir de la Démocratie chrétienne à l'histoire assez « complexe »... Sa capacité à être parti de pas grand-chose pour devenir plus tard l'homme le plus riche d'Italie a eu un impact auprès des Italiens qui n'ont que rarement trouvé à redire à ses frasques, du moins jusqu'aux scandales sexuels de ces dernières années. Il a incarné son parti de telle façon que les Italiens ne votaient pas pour Forza Italia mais pour Silvio Berlusconi, confinant dans l'ombre des hommes politiques prometteurs qui auraient pu nuancer les extravagances du Cavaliere. En intervenant fréquemment dans les médias, qu'il contrôlait rappelons-le, il a su créer une proximité avec ses électeurs qui se délectaient de ses « bons » mots, souvent très machistes d'ailleurs pour un étranger. Regarder un journal télévisé, une émission politique, un jeu télévisé est particulièrement instructif quant à la manière dont les médias voient le pouvoir et l'image qu'ils en donnent aux citoyens.

Le problème le plus grave est que Berlusconi, par ses actes personnels et professionnels, a décrédibilisé la figure politique, aidé il est vrai par des parlementaires pour la plupart déjà condamnés par la justice, d'où un sentiment de défiance de la part des citoyens qui ne se reconnaissent pas dans leurs dirigeants et qui ont le sentiment qu'ils doivent s'en sortir par eux-mêmes.

Il faudrait une alternative politique crédible, non pas le Mouvement 5 étoiles qui, si l'on regarde son programme en détail, est d'un flou artistique total en matière économique et d'un danger colossal en matière sociétale, non pas un gouvernement purement technique comme l'a tenté Mario Monti, car le risque de ne pas être suivi par les parlementaires et de ne pas être suffisamment pédagogue pour les citoyens n'est pas à négliger. On peut espérer qu'au sein de la droite ou de la gauche, en réalité plutôt du centre droit ou du centre gauche, se dégage un courant porté des hommes politiques déterminés cherchant davantage à réformer qu'à assurer leur carrière politique. Le temps joue contre l'Italie ; il en va de l'avenir de ses citoyens et de la place de l'Italie en Europe.

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