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Le déclin aérien de Montréal ou le prix de la dépendance

11/05/2013 11:20 EDT | Actualisé 11/07/2013 05:12 EDT
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En janvier 2013, une polémique éclatait dans les pages du Devoir. Michel Archambault, professeur à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, publiait une lettre où il déplorait le fait qu'Air Canada déplace l'ensemble de ses vols à Toronto, faisant de Montréal une ville de seconde classe ne servant qu'à alimenter Toronto, véritable centre névralgique du transport aérien au Canada. L'auteur estimait à plusieurs centaines de millions de dollars les pertes, notamment en tourisme. D'autres ont répondu que c'était la conséquence du fiasco de l'aéroport de Mirabel, alors que le président-directeur général d'Aéroport de Montréal, James Cherry, affirmait bêtement que Montréal est choyée pour une si "petite" ville - un argument qui ne passe pas l'épreuve des faits.

Vols rentables transférés à Toronto

De nombreux vols internationaux, rentables et contingentés, ont malgré tout été transférés à Toronto et continuent de l'être aujourd'hui. L'aéroport international de Toronto est devenu le premier aéroport au Canada, alors que l'aéroport de Vancouver arrive en deuxième position (peu étonnant considérant sa position géographique avantageuse pour les vols reliant l'Asie). Montréal se contente de la troisième position, avec principalement des vols locaux alimentant Toronto. Selon un article du Devoir également publié en janvier 2013, même l'aéroport de Calgary pourrait bientôt dépasser l'aéroport de Montréal au niveau des vols internationaux!

En effet, plusieurs vols reliant l'Asie sont maintenant offerts à Calgary, alors qu'il n'y en a absolument aucun reliant le Québec (versus 81 pour Vancouver et 63 pour Toronto, toujours selon l'article). Notons au passage une contrainte physique (mais qui n'explique pas tout): la distance entre Calgary et l'Asie rend possible le voyage avec des aéronefs plus petits, tandis qu'il faudrait de plus gros appareils pour relier Montréal et l'Asie - appareils absents puisqu'ils sont tous déviés vers Toronto.

La situation est extrêmement préoccupante pour le Québec étant donné le déplacement de la richesse mondiale vers l'Asie et la très forte population de cette région. Par exemple, un touriste de Chengdu qui doit passer par Hong Kong, puis Toronto pour finalement atterrir à Montréal devra être franchement motivé pour venir simplement visiter Montréal. La plupart des gens se diront que ça ne vaut ni le temps ni le coût! C'est également la même situation pour l'Europe, l'Amérique du Sud et l'Afrique: pour la plupart des destinations, il faut passer par Toronto, ce qui se traduit par davantage de tourisme pour celle-ci, au détriment de Montréal.

Le transfert de la plupart des vols internationaux à Toronto est un choix délibéré. Est-ce que Montréal est une ville trop petite pour recevoir un nombre accru de vols internationaux? Toronto est une ville de plus de 6 millions d'habitants, contre 4 millions pour Montréal.

Or, plusieurs villes plus grosses que Toronto se retrouvent pourtant dans la même situation que Montréal. Par exemple, l'ancienne colonie allemande de Qingdao, dans la région du Shandong en Chine, est une riche ville de près de 9 millions d'habitants et pourtant son aéroport ne joue qu'un rôle régional, comme à Montréal. Des villes beaucoup plus petites que Montréal sont pourtant beaucoup mieux servies en vols internationaux : Genève (200 000 habitants), Zurich (400 000 habitants), Dublin (500 000 habitants), Copenhague (2 millions d'habitants), etc. Bref, la grosseur ou même l'importance économique d'une ville n'explique pas nécessairement son importance comme destination aérienne. L'importance relative d'une ville dans son État semble davantage expliquer l'importance de certaines villes et l'insignifiance des autres (après tout, le Montréal des années 1970 était moins peuplé et moins riche que le Montréal d''aujourd'hui).

Une autre hypothèse avancée est que le gouvernement fédéral, en choisissant Mirabel comme emplacement de l'aéroport international de Montréal, tout en maintenant les vols domestiques à Dorval, a plombé les chances pour Montréal de maintenir sa position dominante. À 40 km du centre-ville, Mirabel est effectivement très éloignée de Montréal. La situation est d'autant plus problématique qu'en maintenant les vols domestiques à Dorval, une personne qui partait de Québec devait atterrir à Dorval pour ensuite se diriger à Mirabel afin de pouvoir prendre un vol international. Il va sans dire que cette décision du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau (ironiquement) a vraisemblablement achevé les chances pour Montréal de conserver son titre de centre névralgique du transport aérien.

Pourtant, ce n'est pas la seule ville où l'aéroport international est très éloigné du centre-ville. L'aéroport de Tokyo, l'un des aéroports les plus achalandés de la planète, est à environ 80 km du centre-ville de Tokyo. Plusieurs autres villes ont une situation similaire. Mais ce désagrément qu'est l'éloignement de l'aéroport international du centre-ville n'explique pas pourquoi tant de vols sont aujourd'hui transférés à Toronto. Puisque l'aéroport Pierre-Elliott Trudeau est tout près du centre-ville alors que l'aéroport de Mirabel a été abandonné, on pourrait s'attendre à ce que Montréal conserve, au minimum, ses vols. Pourtant ils continuent d'être transférés à Toronto. En fait, même Air Canada, qui est encore aujourd'hui en situation de quasi-monopole, continue de transférer ses activités - dont son siège social - à Toronto, bien que la loi lui interdise.

Le prix de la dépendance

Tant l'importance moindre de Montréal face à Toronto que la grosseur de son aéroport n'expliquent pas son déclin au niveau des vols internationaux. La réalité est que Montréal est devenue au fil du temps une ville au service de Toronto. Les sièges sociaux déménagent à Toronto (malgré la fiscalité avantageuse du Québec pour les entreprises), la bourse de Montréal a été avalée par Toronto, les plus grosses banques ont leurs activités à Toronto et maintenant Montréal ne sert qu'à alimenter l'aéroport Pearson de Toronto. Et on n'y fait aucun effort pour "accommoder" les Québécois qui y atterrissent puisque ceux-ci sont servis en anglais - à moins d'exiger un service en français, telle une personne handicapée demandant un service spécial (la plupart du temps ils demanderont à cette personne d'attendre le temps qu'ils aillent chercher la personne bilingue).

Comme de nombreuses autres villes importantes, Montréal vit dans l'ombre de la métropole de son État. La situation n'est pourtant ni nouvelle ni surprenante. Jane Jacobs, la défunte urbaniste de renommée mondiale, avait fait cette prédiction dans son "La question du séparatisme - le combat du Québec pour la souveraineté"... en 1980! Elle y constatait que toutes les villes "secondaires" vivent dans l'ombre de la métropole du même État. Ainsi, en y comparant le Québec et la Norvège, elle prédisait que, à moins de l'indépendance, le déclin de Montréal, déjà perceptible à l'époque, n'allait que s'accentuer au fil des années. 30 ans plus tard, force est de constater qu'elle avait raison sur toute la ligne.

Plus intéressant encore: l'édition francophone du livre contient une entrevue réalisée en 2005 par Robin Philpot où Jane Jacobs constate qu'elle avait raison sur toute la ligne. Alors que des villes moins riches et moins populeuses jouent un rôle relativement beaucoup plus important que Montréal, Montréal (et le Québec) se retrouve dans une situation quasi néocoloniale, comme d'autres villes, pourtant riches et peuplées, comme Marseille, Qingdao, Kaohsiung, San Diego et j'en passe. En étant la métropole d'un État indépendant, Montréal aurait une importance accrue, incluant plus de vols internationaux. Seulement pour une question de visas, de douanes et de coûts, sans parler des voyageurs à statut particulier (personnel d'ambassade, réfugiés, etc.) transiter par Toronto serait hors de question pour plusieurs, tout comme les vols canadiens évitent de passer par les États-Unis, sauf si nécessaire. Je le rappelle, la plupart des vols qui sont encore aujourd'hui transférés à Toronto sont rentables, mais la concentration des vols vers Toronto permet une économie d'échelle et de remplir ces vols au maximum de leur capacité. Jane Jacobs avait donc bien raison en affirmant que le déclin de Montréal la transformera en satellite.

Si l'indépendance ne fera pas de Montréal une destination plus importante que Toronto, elle en fera néanmoins une destination distincte et valable plutôt que secondaire, comme chaque métropole d'États indépendants. Le prix de la dépendance, nous le payons tous les jours, que ce soit avec la prise de contrôle de la Bourse de Montréal par Toronto, par la prise de contrôle de nos entreprises par Bay Street ou par les décisions prises par Ottawa qui vont au détriment des intérêts de notre nation!

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