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Itinérance: des colonnes de chiffres aux lignes de vies

11/07/2015 08:21 EDT | Actualisé 11/07/2016 05:12 EDT

Ces derniers jours, l'itinérance est presque devenue un débat quantitatif. Je ne sais pas pour vous, mais moi, les chiffres, ça me hérisse les poils.

Le 7 juillet dernier, la Ville de Montréal a dévoilé son grand rapport sur l'itinérance, Je compte Mtl 2015. Il s'agit d'un recensement officiel des personnes sans-abri, où on y apprend notamment que 3 016 personnes étaient en situation d'itinérance en mars 2015.

Un certain nombre d'organismes communautaires ont réagi de façon très critique à l'égard de ce rapport. C'est le cas du RAPSIM, le Réseau d'aide aux personnes en situation d'itinérance, qui rappelle que ce chiffre n'inclut pas les personnes en situation d'itinérance cachée, soit en réalité 30 000 personnes... Je suis un peu confuse. Combien de personnes vivent réellement dans la rue?

Le mardi soir, je prends donc le temps de parcourir par moi-même le rapport. Je suis bien obligée d'admettre qu'il y a eu un gros travail d'enquête pour inscrire les résultats dans le cadre du plan d'action sur l'itinérance de la ville. Cette initiative mérite au moins d'être soulignée (voilà, c'est fait). Je note aussi que les responsables de l'étude n'ont pas ignoré la différence entre «itinérance visible» et «itinérance cachée», comme ils le précisent dans leur introduction.

Néanmoins, plusieurs éléments m'interpellent, à commencer par la méthodologie. Peut-on réellement mesurer l'itinérance sur un seul soir (le 24 mars 2015)? Si les chiffres s'avèrent erronés, qu'adviendra-t-il des personnes non comptabilisées? Des mesures d'austérité mal placées se cacheraient-elles derrière ça?

Ensuite, l'étude est réalisée par l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal. Ce choix de prestataire insinue pernicieusement que les personnes en situation d'itinérance sont nécessairement malades. Enfin, je suis étonnée qu'aucune question ne concerne l'opinion des répondants sur la situation de l'itinérance à Montréal. Étrange de vouloir s'occuper d'un problème sans demander l'avis aux premiers concernés... Surtout lorsqu'ils sont en face!

Un peu échaudée par cette lecture, je décide d'aller à la rencontre de ces «chiffres». Finies les colonnes divisées en sous-colonnes, les vieux d'un coté les jeunes de l'autre, etc. Je troque les feuilles de calculs pour des échanges humains. Le rendez-vous est pris pour le lendemain au centre de jour de l'Accueil Bonneau, où j'aurai la chance de participer à un atelier philosophique organisé par Exeko, un organisme montréalais qui œuvre dans la lutte contre l'itinérance en utilisant l'art et la philosophie.

Le principe est simple: assis autour d'une table, les participants et les deux médiateurs de l'organisme prennent la parole, s'écoutent réciproquement. Tout le monde échange des idées, puis on répond ou, au contraire, on s'oppose. En fait, les participants à l'atelier discutent d'égal à égal, quelle que soit leur situation économique, sociale, culturelle, etc. À Exeko, ils appellent ça la «médiation intellectuelle», ou encore «la nourriture de l'esprit». Ca me plait déjà!

À mon arrivée, une dizaine de participants sont déjà réunis. «Quel bel espace vital pour échanger!», s'enthousiasme Elvis. Je regarde autour de moi. Il a raison. Le soleil rentre par une immense fenêtre. Il tente de rivaliser avec les sourires des présents. La thématique du jour est un peu spéciale: nous allons réfléchir à de nouvelles façons d'aborder la philosophie dans l'atelier. Les premières suggestions arrivent presque instantanément. Chacun semble apprécier cette co-construction spontanée. Petit à petit, nous dérivons doucement vers une idée plus précise: la création collective d'une pièce de théâtre. D'un petit rafiot nous embarquons sur un voilier de rêves. «Il faut voir les choses en grand», explique Claude, ingénieur du son de profession. Par son regard, il me propose une place dans le voyage. J'embarque tout de suite et nous nous mettons à rêver tous ensemble.

Des thèmes de pièces sont proposés en liens avec l'itinérance. «Nous devons montrer aux gens que les itinérants sont des personnes actives», affirme Théo. J'apprends ainsi que la plupart des participants autour de la table ont passé une grande partie de leur vie à aider les autres, bénévolement. Elvis aidait les immigrants à s'installer, Théo, les familles les plus démunies à se nourrir, Yann est toujours très actif au sein du Refuge. Je me demande alors si les gens en marge de la société n'ont pas cette chance d'échapper aux méandres de l'individualisme. Au même moment, Elvis m'apostrophe: «le fond du problème, c'est le capitalisme: avant, nous avions des ressources naturelles magnifiques, des terres, ils en ont fait des empilages de vingt étages». Elvis est un poète aux mille néologismes. Il explique qu'il était costumier. Il nous parle du cuir. Il aimerait que «cette matière s'affranchisse de sa mauvaise image, de son odeur, de sa rudesse». L'allégorie est forte. Il me dit aussi être fier de sa propre «mythologie». Je suis presque jalouse de sa poésie.

Pendant ces deux heures, nous aborderons aussi la place des femmes dans l'itinérance, celle des homosexuels et de l'immigration. Les paroles sont sages et réfléchies.

À la fin de l'atelier, ces échanges ont définitivement détrôné les 88 pages du rapport de la ville. Ne serait-ce pas là la vraie voix de l'itinérance? Celle que l'on devrait écouter attentivement?

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