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Le canari agonise

19/04/2014 09:04 EDT | Actualisé 19/06/2014 05:12 EDT

C'était le 12 juillet 2012. La National Aeronautics and Space Administration (NASA) annonce la fonte de 97 % de la surface gelée du Groenland. Inquiète, la communauté scientifique se réunit à Londres pour analyser ces résultats. Ce chiffre, cette réalité, dépasse les prédictions les plus pessimistes. L'alarme est sonnée.

Durant cette même période, en plein cœur du Pacifique, précisément à 12 000 kilomètres du Groenland, les gouvernements de la République de Kiribati et de la République des Îles Marshall constatent que l'intégralité de leur territoire est peu à peu envahie par la montée des eaux. L'altitude moyenne de ces atolls est d'un seul petit mètre au-dessus du niveau de la mer. C'est pourquoi leur population entière est aujourd'hui menacée d'évacuation, et ce, d'ici 2030. 16 ans.

En janvier 2014, je suis parti à la rencontre des habitants de ces îles postées en plein centre du Pacifique. À Kiribati, le choc de la menace écologique contraste avec l'aspect paradisiaque des paysages et le mode de vie simple de ses habitants, désormais témoins de leur propre disparition. Ironie du destin, ce pays discret, méconnu, éloigné, dont l'empreinte environnementale est quasi inexistante, se retrouve parmi les premières victimes des changements climatiques.

Cette rencontre a transformé ma vision à l'égard des problématiques environnementales. J'ai réalisé que l'enjeu fondamental n'était pas uniquement de réfléchir à la manière de diminuer notre dépendance aux énergies fossiles, mais qu'à terme, il nous faudra amorcer une réflexion collective quant aux dommages aussi causés par certaines pratiques d'économie durable, tant valorisées dans nos sociétés depuis deux décennies.

Alors que je discutais avec le président de cet atoll aujourd'hui submersible, monsieur Anote Tong, il me confia: « Lors d'une assemblée du Conseil de sécurité des Nations Unies à laquelle j'assistais, tout le monde discutait des problèmes du terrorisme. J'ai alors pris la parole pour dire que, si nous étions tous d'accord pour affirmer que la réalité du terrorisme était une situation difficile et complexe, la totalité des citoyens de mon pays était actuellement victime d'écoterrorisme. Je leur ai ensuite demandé pourquoi ils ne nous prêtaient pas davantage attention. »

Anote Tong considère, comme plusieurs, que l'exploitation des ressources, engendrée dans le contexte d'une économie de marché, s'apparente à une action terroriste. Alors que le G20 déploie ses énergies à lutter contre le terrorisme idéologique, les changements climatiques pourraient s'avérer à terme une arme de destruction massive qui, graduellement, fera disparaître les îles Kiribati et Marshall. Une menace pour 150 000 personnes. Anote Tong ajoute que « les changements climatiques ne sont ni une problématique environnementale ni une question de croissance économique. En fait, il s'agit d'une question de survie pour l'humanité ».

Au XIXe siècle, alors que l'exploitation des mines de charbon battait son plein, les mineurs utilisaient de petits canaris pour assurer leur sécurité. Sensible aux émanations de gaz toxiques indétectables pour les humains, le petit oiseau jaune servait alors de sonde de référence : lorsque le canari s'évanouissait ou mourait, les mineurs se dépêchaient d'évacuer la mine, conscients des possibilités imminentes d'explosion ou d'intoxication.

Pour moi, la République de Kiribati et la République des Îles Marshall sont les canaris du XXIe siècle, postés sur la ligne de front des changements climatiques planétaires. Même si certains émettent encore des doutes quant à l'impact de l'activité humaine sur le passage du typhon historique aux Philippines, les inondations monstres au Pakistan, la sécheresse en Amazonie ou encore l'ouragan Sandy sur la côte est des États-Unis, la relation entre la montée du niveau des océans et la fonte des glaces est aujourd'hui prouvée, démontrée, hors de tout doute. New York, Mumbai, Tokyo, Shanghai, pourraient être parmi les premières métropoles affectées au nombre des 136 grandes villes côtières de la planète, totalisant des dizaines de millions d'habitants. Sans parler des coûts liés à la destruction des actifs, eux seuls évalués à trois mille milliards de dollars (3 000 000 000 000 $), engendrant ainsi une autre puissante catastrophe, cette fois économique selon une étude publiée le 18 août 2013 par Stéphane Hallegate, économiste senior à la Banque mondiale.

Certains diront que la solution serait de planifier dès maintenant le déplacement des populations. C'est d'ailleurs ce que fait actuellement Anote Tong et son gouvernement, à Kiribati, acquérant des parcelles de terre aux îles Fidji. Mais les liens profonds qui unissent un peuple à son territoire ne se transportent pas. Si rien ne change dans la relation qu'entretiennent les humains avec leur planète, le XXIe siècle pourrait être celui de ces grandes, et douloureuses, migrations humaines.

Les îles Kiribati sur la ligne de front des changements climatiques

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