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La Charte des valeurs: une politique assimilationniste allant contre la cohésion sociale

19/10/2013 09:59 EDT | Actualisé 19/12/2013 05:12 EST

Ce texte a été coécrit en collaboration avec Élodie Roebroeck, étudiante au doctorat en psychologie à l'Université Blaise Pascal (France); Diana Cardenas, étudiante au doctorat en psychologie à l'Université de Montréal et Roxane de la Sablonnière, professeure au département de psychologie à l'Université de Montréal.

Que vous soyez pour ou contre la Charte des valeurs québécoises, vous vous demandez sans doute quelles pourraient être les conséquences de l'adoption de la Charte pour l'harmonie sociale au Québec.

Selon monsieur Drainville, ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, la Charte et ses propositions « sont porteuses de cohésion, d'harmonie et de paix sociale ». En dépit des bonnes intentions de monsieur Drainville et du gouvernement Marois, cette affirmation est erronée et mal informée.

La Charte aura des conséquences dévastatrices pour le Québec et pour tous les citoyens.

Notre affirmation se fonde sur une tradition de recherche riche dans le domaine de la psychologie sociale. Plus précisément, des décennies de recherches scientifiques sur la présence et l'émergence des préjugés et de la discrimination démontrent que la cohésion sociale est beaucoup plus répandue dans un contexte multiculturel (ou interculturel) que dans un contexte assimilationniste.

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Historiquement, le Québec était une terre d'accueil de choix pour les immigrants. Depuis longtemps, la province a valorisé la diversité culturelle en promouvant le multiculturalisme (ou son homologue, l'interculturalisme). Les immigrants sont venus s'installer au Québec en grand nombre, entre autres, parce que la Charte des droits et libertés protège les droits individuels, dont la liberté d'expression de chacun. Le multiculturalisme pratiqué au Québec vise à ce que les immigrants conservent leur culture d'origine tout en adoptant la culture des Québécois. Ainsi, un immigrant « intégré » en est un qui s'adapte à la culture québécoise, par exemple, en travaillant dans un CPE francophone tout en maintenant les traditions culturelles et religieuses de sa culture d'origine, comme l'observance du mois de ramadan.

Contrairement aux traditions historiques en matière d'immigration au Québec, le projet de Charte des valeurs québécoises proposé par le gouvernement est assimilationniste. Une politique assimilationniste vise à ce que les immigrants délaissent leur culture d'origine et adoptent les comportements, les normes et la culture du pays d'accueil. Un immigrant « assimilé » en est un qui délaisse sa langue, sa culture et ses pratiques religieuses pour adopter celles du groupe majoritaire. Dans ce sens, la proposition visant à interdire le port de signes religieux dits ostentatoires pour les agents de l'État est une politique assimilationniste. Par conséquent, la Charte des valeurs québécoises marque une rupture avec la tradition multiculturelle (interculturelle) de la province selon laquelle les immigrants peuvent conserver leur héritage religieux et culturel en immigrant au Québec, car elle force les immigrants qui travaillent pour l'État à délaisser des aspects centraux de leur culture d'origine.

En quoi la politique assimilationniste véhiculée par la Charte est-elle dévastatrice pour tous les citoyens du Québec?

Dans le milieu scientifique, il existe un consensus, fondé sur de nombreuses études, au sujet des effets néfastes d'une politique nationale assimilationniste. Plus précisément, les études scientifiques employant une méthodologie rigoureuse indiquent que dans les pays faisant la promotion de l'assimilation (par exemple l'Allemagne), la population a davantage de préjugés envers les immigrants que dans les pays qui promeuvent des politiques multiculturelles comme le Canada. On pourrait penser qu'il s'agit d'une simple coïncidence. Or, un ensemble d'études scientifiques a démontré que les politiques d'intégration des immigrants ont un effet direct et causal sur la tolérance et l'ouverture à l'égard des immigrants et de l'immigration. Autrement dit, les politiques d'intégration des immigrants adoptées par un gouvernement ont un rôle central qui a comme effet de réduire ou alors d'augmenter les préjugés que la population entretient au sujet des immigrants.

Qui plus est, le gouvernement Marois défend la Charte en mentionnant qu'elle est fortement inspirée du modèle français. Selon madame Marois, les politiques adoptées par le gouvernement français visant à limiter l'expression religieuse du peuple dans la sphère publique ont eu un effet favorable sur les relations entre Français et immigrants. Cependant, la majorité des spécialistes et experts s'accordent à dire que les politiques françaises ont eu l'effet contraire : elles ont grandement détérioré les relations entre Français et immigrants. Par exemple, d'après les chiffres du Ministère de l'Intérieur français, on observe ces dernières années une forte augmentation des actes et des menaces à caractère raciste, antisémite et islamophobe.

Pourquoi une politique assimilationniste mène-t-elle à plus de préjugés?

En adoptant des politiques assimilationnistes, le gouvernement québécois se trouve à légitimer officiellement et publiquement la discrimination envers les immigrants. Or, si l'État, qui représente l'autorité suprême d'un pays se permet de discriminer les immigrants, la discrimination envers les immigrants devient alors acceptable dans la société et dans la population en général. Ainsi, tout citoyen peut alors justifier ses attitudes et comportements discriminatoires envers les immigrants en se disant que l'État lui-même adopte ce type de pratiques lorsqu'il refuse d'avoir à son emploi une personne portant la kippa ou le hijab. On assiste alors à une normalisation et à une banalisation de la discrimination et de l'expression de préjugés.

Bien que l'interdiction du port de signes religieux ostentatoires s'appliquerait exclusivement aux employés de l'État, cette proposition de la Charte entraînera des répercussions négatives pour les immigrants en légitimant la discrimination envers ces derniers. Déjà, ces répercussions négatives s'observent et se propagent dans toutes les sphères de la société québécoise. En effet, dans la foulée des discussions et des annonces entourant la Charte des valeurs québécoises, plusieurs gestes discriminatoires ont déjà été recensés. Par exemple, qui n'a pas vu ou entendu parler de la vidéo dans laquelle une femme prenant place dans un autobus de la STM est victime d'harcèlement verbal sous le prétexte qu'elle portait le hijab. Bien que ces gestes demeurent isolés, la Charte des valeurs québécoises entraînera, comme en France, une hausse de ces comportements hostiles dirigés vers les immigrants en les légitimant.

En somme, le gouvernement de Pauline Marois promeut la Charte des valeurs québécoises en statuant qu'elle harmonisera les relations entre les Québécois et les immigrants. Toutefois, en se basant sur des travaux bien documentés dans le milieu scientifique, cette charte aura l'effet contraire et réduira significativement la cohésion, l'harmonie et la paix sociale au Québec. En effet, en mettant en place une politique nationale de type assimilationniste, le gouvernement ne pourra que favoriser les préjugés à l'encontre des immigrants en légitimant officiellement la discrimination envers eux.

Sachant que la Charte des valeurs québécoises favorise la discrimination et les préjugés envers les immigrants, le gouvernement du Québec devrait-il revoir sa position et faire une croix sur ce projet afin de réellement encourager l'harmonie sociale?

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