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Les codes vestimentaires à l'école primaire ont-ils un genre?

16/11/2016 10:19 EST | Actualisé 16/11/2016 10:19 EST

En tant que milieu de vie, l'école doit se doter de codes ou de règles afin de s'assurer que chaque enfant ait sa place, qu'il soit respecté, qu'il se sente bien et qu'il puisse bénéficier d'un environnement favorisant ses apprentissages et son intégration. Dans bon nombre d'établissements, ces règles sont colligées dans un document nommé «code de vie», disponible sur le site Internet de la majorité des commissions scolaires. La plupart du temps, ce document est élaboré par l'équipe-école et entériné par le conseil d'établissement. Dans de plus rares occasions, les élèves participent activement à son élaboration. On y retrouve des règles se rapportant à différents aspects de la vie scolaire, notamment celles touchant les conduites attendues en classe, dans les corridors, dans la cour d'école lors des récréations, ou encore en périphérie, que ce soit dans l'autobus ou sur le chemin du retour à la maison.

Parmi les éléments figurant à l'intérieur de ce type de document se retrouvent les codes vestimentaires, qui contiennent une série de règles à respecter quant à ce qui est permis, mais surtout interdit de porter à l'école.

Nous avons examiné quelques-uns de ces codes, ce qui nous a donné l'occasion de non seulement relever certaines tendances, principalement sur les interdits, mais surtout de nous questionner sur les messages qu'ils sont susceptibles de lancer aux élèves...

D'abord, nous remarquons que la justification des codes vestimentaires repose essentiellement sur l'idée que «l'école est un endroit d'éducation visant l'apprentissage d'attitudes et de comportements sociaux». En ce sens, une tenue vestimentaire considérée «appropriée», «convenable» ou «adaptée» à un milieu scolaire est exigée.

Cependant, les écoles demeurent peu explicites sur ce qui est entendu par «appropriée», «convenable» ou «adaptée». À cet égard, plusieurs codes stipulent entre autres que les vêtements doivent être sécuritaires, propres ou soignés, qu'ils doivent être respectueux envers soi-même et les autres, et doivent contribuer à créer un climat favorable à l'apprentissage, que ce soit pour l'élève lui-même ou pour ses pairs.

Afin de mieux comprendre la manière dont les établissements interprètent ces critères, il est nécessaire d'examiner les codes imposés aux élèves. Voyons donc de plus près comment tout cela prend forme dans la documentation que nous avons étudiée.

Nous constatons que la majorité des règlements concernent la tenue vestimentaire des filles.

À l'intérieur des 31 codes vestimentaires examinés, nous avons pu identifier 27 éléments distincts, parmi lesquels certains se rattachent directement à des raisons avancées pour justifier leur présence. D'abord, concernant la «sécurité», nous avons identifié au moins deux éléments pouvant s'y rapporter, à savoir, d'une part, l'interdiction de porter des sandales de plage («gougounes») ou qui ne tiennent pas le pied (5), et, d'autre part, l'interdiction de porter des souliers à talons hauts ou, pour le dire autrement, l'exigence d'avoir des souliers plats (7). Le chiffre entre parenthèses désigne le nombre de codes vestimentaires dans lesquels nous avons repéré un élément particulier.

Ensuite, sous la catégorie «propreté», nous avons repéré 8 codes vestimentaires stipulant que les élèves doivent porter des vêtements propres.

Quant à la catégorie «respect», il nous a été possible d'y ranger deux éléments. En effet, la grande majorité des codes vestimentaires consultés (28) mentionnent que les vêtements des élèves ne doivent pas contenir de dessins à caractère violent ou de messages non respectueux, discriminatoires, vulgaires ou encore soutenant un groupe criminalisé. Ensuite, bon nombre de codes indiquent clairement que, par respect, les élèves doivent retirer leur casquette, leur couvre-chef ou leur capuchon dans l'enceinte de l'école. Ces cinq éléments sont ceux qui se rapportent le plus clairement à l'une ou l'autre des catégories de raisons avancées par les établissements (sécurité, respect, propreté) pour justifier l'imposition aux élèves de codes vestimentaires.

Mais au-delà de ces considérations, il reste 19 éléments que nous ne parvenons pas à ranger sous une catégorie ou une autre. Par exemple, lorsqu'il est question d'interdire aux enfants d'avoir des piercings (2) ou des chaînes accrochées au pantalon (4), devons-nous considérer cela comme relevant de la sécurité? Si oui, en quoi un piercing serait non sécuritaire par rapport à des boucles d'oreilles (à ce titre, notons que certaines écoles, plutôt que d'interdire les piercings, demandent aux élèves de les recouvrir avec un pansement)? Est-ce que ces écoles considèrent plutôt que les piercings ne seraient pas convenables à un contexte scolaire? Dès lors, la question se pose à nouveau: en quoi cela serait-il moins convenable que des boucles d'oreilles?

Et que dire de cette règle, repérée dans deux codes vestimentaires, selon laquelle il est interdit d'avoir des accessoires qui pourraient être «sources de distraction»? Sur quoi se base-t-on pour déterminer qu'un accessoire est source de distraction, compte tenu qu'à l'école primaire, même un crayon peut être source de distraction?

La plupart des éléments que nous peinons à classer pourraient être rangés sous la catégorie plus générale de ce qui est «approprié» dans le contexte d'une école. Or, si ce qui est considéré ou non comme approprié ne repose pas sur des critères clairs, ce terme n'a plus de sens ou laisse place à l'interprétation subjective des uns et des autres. À cet égard, selon ce que nous avons repéré à travers les différents codes vestimentaires étudiés, les deux critères sur lesquels nous devrions nous baser pour juger si une tenue est convenable ou non devraient être les suivants:

1) l'habillement est-il respectueux envers soi et envers les autres?

2) l'habillement nuit-il à mes propres apprentissages ou à celui des autres?

Examinons maintenant les autres éléments que nous avons repérés en recourant à ces deux critères.

Certaines écoles interdisent le maquillage ou le tolèrent (2), dans la mesure où celui-ci est «discret» et «approprié», mais aucune information n'est transmise quant à ce qui est considéré «discret» ou «approprié» dans ce contexte. Posons-nous tout de même la question: en quoi le maquillage peut-il représenter un manque de respect de la personne envers elle-même ou nuire à son apprentissage (ou à celui des autres)?

Par ailleurs, là où le bât blesse, c'est lorsque nous examinons cette série de règles (16 en tout) présentant une liste d'interdits, parfois couplée avec des indications sur ce qui doit être respecté par les enfants. Notamment, il est interdit aux élèves de porter des shorts trop courts (17), des camisoles avec des bretelles spaghettis (15), des jupes trop courtes (15), des vêtements décolletés (9), des robes trop courtes («robe soleil») (8), des pantalons trop courts (4), des vêtements transparents (4) ou moulants (cuissard, leggings) (4), ou encore des pantalons à taille «très» basse (1).

Dès lors, ils seront dans l'obligation de porter des vêtements couvrant le ventre (19) et le dos (10), ayant des manches ou de larges bretelles (6), recouvrant les épaules (6) et les sous-vêtements (3), assez longs pour couvrir le corps (1) ou allant, pour ce qui est des chandails, jusqu'aux hanches (1).

Ces codes s'apparentent à une véritable chasse aux vêtements considérés trop courts et «dégarnis». À cet égard, nous avons droit, à l'intérieur des différents codes vestimentaires, à toute une panoplie d'unités de mesure: centimètres, pouces, largeur de doigts, longueur des bras, mi-cuisse, etc. Nous nous croirions presque en 1925 alors que la police de Palm Beach mesurait la longueur des maillots de bain des femmes sur la plage!

Reprenons encore une fois les questions soulevées en début d'analyse. En quoi ce qui a été évoqué à l'instant comme interdits représente un manque de respect pour la personne envers elle-même ou les autres? À nos yeux, la réponse à cette question est largement discutable... Or, dans certains codes, il est pourtant clairement mentionné, par exemple, que les bretelles spaghettis sont interdites pour maintenir un respect de la personne envers elle-même!

Pouvons-nous réellement être en accord avec de tels propos, à savoir qu'une personne portant une camisole avec des bretelles spaghettis manque de respect envers elle-même?

Et en quoi ces interdits favorisent-ils un meilleur climat d'apprentissage?

De nouveau, la réponse à cette question est tout sauf claire... En quoi une personne qui porte un short plus court que la longueur de ses bras, des bretelles spaghettis ou un chandail laissant à découvert une partie de son dos est-elle moins disposée à apprendre qu'une autre?

Selon notre lecture de ces différents codes, si de telles tenues sont susceptibles de nuire aux apprentissages de certains élèves, il semble que ce ne soit pas nécessairement aux apprentissages de ceux qui les portent... Mais à ceux de qui?

Lorsque nous reprenons la lecture de ces codes vestimentaires en nous attardant au fait de savoir quels éléments s'adressent aux filles et lesquels s'adressent aux garçons, nous constatons que la majorité des règlements concernent la tenue vestimentaire des filles! En effet, sur les 27 éléments identifiés, il nous est apparu que trois pouvaient se rapporter tant aux garçons qu'aux filles, que quatre concerneraient davantage les garçons, et que vingt viseraient plus particulièrement les filles.

C'est donc dire que si nous comptons ce qui se rapporterait tant aux filles qu'aux garçons, les filles seraient concernées par 85% des éléments inscrits aux codes vestimentaires (75% si nous ne comptons que ce qui leur serait plus particulièrement destiné). Cela laisse clairement penser qu'effectivement, les codes vestimentaires à l'école primaire ont bel et bien un genre...

Avec de tels codes vestimentaires, nous croyons qu'il est justifié de nous demander quels messages nous lançons aux filles, dès leur plus jeune âge? Est-ce celui que leur tenue vestimentaire, voire leur corps, peut déranger, principalement les garçons, et que ce sont à elles de faire attention à la manière dont elles se vêtissent, pour ne pas déranger les garçons - et non aux garçons d'apprendre à vivre avec les choix des filles et à se concentrer sur leurs apprentissages?

Qu'inculquons-nous, que ce soit directement ou indirectement, aux jeunes filles et aux jeunes garçons lorsque nous laissons entendre que nous sommes en droit d'être «dérangés» à la vue d'une épaule, d'un dos ou d'une mi-cuisse et que, de surcroît, il revient principalement aux filles de se cacher?

Ces codes sont résolument plus contraignants pour les filles que pour les garçons, et nous irions même jusqu'à nous demander dans quelle mesure l'école primaire ne contribue-t-elle pas par là, peut-être de manière inconsciente, à promouvoir une culture inégalitaire entre les genres?

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