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Du pouvoir de l'ignorance

14/09/2015 11:05 EDT | Actualisé 14/09/2016 05:12 EDT

«L'ignorance», aurait dit Darwin, «engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance.» L'idée fut étudiée et reconnue, beaucoup plus tard, comme l'effet Dunning-Kruger. Ainsi, les plus compétents d'entre nous auraient tendance à se sous-estimer, tandis que les moins qualifiés, ignorant naturellement leur ignorance, se surestimeraient et agiraient résolument.

Si c'est effectivement le cas, la double ignorance, dont parlait déjà Platon à une autre époque, pourrait bien, par l'entremise de notre routine politique, avoir une incidence sur l'avenir de notre espèce. Nos démocraties pourraient nous entraîner, en masses, dans la mauvaise direction, comme ces troupeaux entiers de moutons se précipitant d'une falaise à la moindre crainte.

Encore faudrait-il que nos décisions de société soient prises sans se fier aux plus instruits d'entre nous, et s'appuient davantage sur l'ignorance, consciente ou non, de la majorité. Cette supposition relève d'un sinistre cynisme, mais n'est-ce pas déjà le mal qui ronge notre citoyenneté?

Vouloir ignorer

Admettons au moins qu'il nous arrive à tous de douter des compétences de plusieurs de nos dirigeants devant l'importance des responsabilités que nous leur abandonnons néanmoins. L'expertise que nous leur reconnaissons plutôt relève généralement davantage de la stratégie politique à proprement parler que de la gestion d'un État.

Par exemple, nous acceptons assez docilement qu'ils puissent redéfinir leurs principes, comme si les plus habiles politiciens étaient ceux-là plus à même de savoir étouffer leurs dilemmes moraux au nom de l'opportunisme électoraliste. Sondages aidant, il est prévisible que plusieurs ne se priveront pas de s'imposer par populisme tant que nos choix collectifs seront guidés par l'impatience plutôt que par la nuance, et que le cynisme aura raison de l'idéalisme de ceux ne voulant pas prendre part à une telle mascarade.

Alors que beaucoup s'empressent de pointer du doigt, d'autres baissent les bras, et l'exercice démocratique semble pour plusieurs limité à un effort ponctuel, voire futile.

Au Québec, les tenants du pouvoir des dix dernières années n'ont pas hésité à fermement asseoir leur légitimité sur - l'inchiffrable - majorité silencieuse, sous entendant que «qui ne dit mot consent», et minimisant du même coup les arguments de ceux qui osent s'opposer à eux.

Le réputé sociologue Pierre Bourdieu disait: «l'idéologie la plus efficace est celle qui n'a pas besoin de mots, et qui ne demande rien d'autre qu'un silence complice.» Du pain et des jeux, en somme, pour échapper à nos responsabilités sociétales, et laisser aux acteurs politiques la responsabilité de notre déclin. La passivité d'une population a toujours été à l'avantage de son gouvernement, qu'il soit despotique ou élu, surtout dans la mesure ou celui-ci vise essentiellement à se maintenir au pouvoir. Et rien n'entretient mieux la passivité que l'ignorance.

Ignorer ignorer

D'ailleurs, alors que l'information devrait être le pouvoir, l'alimentation médiatique se déchaîne dans une suite ininterrompue d'actualités choisies et prémâchées qui ne laissent, hélas, que trop peu de place à la critique, à la comparaison, et au (véritable) débat. La vitesse à laquelle il semble important de nourrir l'auditoire et le peu de réactions que l'on attend de celui-ci semblent confirmer qu'il est attendu de la majorité qu'elle reste silencieuse, ou du moins qu'elle n'ait pas grand chose à dire.

Trop souvent, le sensationnalisme avec lequel on tente d'hameçonner le spectateur moyen le confine à des réactions émotives. Sa liberté d'expression n'est désormais bonne qu'à répéter ce qu'il a choisi d'écouter, et dans l'anonymat qui lui est désormais offert, il est satisfait d'avoir exprimé avec mépris une opinion qu'il tient à elle seule pour un argument suffisant.

C'est ainsi que l'on semble s'être adapté au fait que la moitié de la population soit fonctionnellement analphabète: tout doit être simple, rapide, efficace, et ne laisser aucune place aux nuances ou aux compromis. C'est le prêt-à-porter de l'opinion. Celui que l'on arbore comme une mode passagère dont on est resté à l'affût.

Exploiter l'ignorance

Il ne serait pas étonnant qu'un stratège politique expérimenté exploite cette saturation quotidienne pour, par exemple, faire oublier une erreur ou une décision potentiellement impopulaire. D'autres tenteront même de suivre la mode de la familiarité, et échapperont leurs lamentables inepties avec tant de grossièreté qu'ils en deviendront divertissants. Comme si l'intellectualisme n'avait plus sa place en politique, sinon au sein d'une élite qui ne saurait accepter d'être contredite. C'est l'ère de la politique fast food, ou «junk-politique», où la vulgarité semble souvent synonyme d'authenticité, voire de franchise, et où le nivellement par le bas du populisme garantit les revenus des faiseurs d'images.

On l'aura compris: le fait est qu'il faut beaucoup plus de temps pour réfuter une bêtise que pour l'affirmer. Répéter sans douter représente - à l'échelle individuelle - une économie d'énergie évidente, même si l'on peut craindre que la paresse intellectuelle ainsi propagée soit collectivement coûteuse.

Bref, s'il ne sera jamais toléré, dans nos grandes démocraties, de restreindre la liberté d'expression, il sera toujours possible de la rendre inoffensive, en cultivant le cynisme, en limitant l'accès à l'éducation, ou en maintenant la grande majorité dans un tel état de précarité socio-économique qu'ils n'oseront plus contredire l'ordre établi.

Pour un idéaliste, un humaniste, croyant un tant soit peu au potentiel du genre humain, les reproches s'adresseront davantage à ceux qui veulent ignorer qu'à ceux qui ignorent ignorer, mais viseront par dessus tout ceux qui veulent exploiter et profiter de l'ignorance des autres.

Car, disons-le clairement, cette élite accaparant le pouvoir n'est ni morale, ni intellectuelle; elle est économique. Son discours ne se résume qu'à cela, et ses ambitions si discutables ne sont discutées que derrière des portes closes d'où seront filtrées, dans des rhétoriques appréciées des analystes, des phrases mesurées, adaptées, et répétées. Censurées et abrutissantes.

«Vouloir savoir et oser dire» - abbé Pierre

Il me semble que rien ne protège véritablement de ce phénomène sinon l'éducation, évidemment, et le débat. Encore faut-il qu'ils aient dans notre société l'importance propre à leur nécessité, et qu'on condamne l'hypocrisie avec laquelle, trop souvent, on les valorise vulgairement. L'éducation, donc, ne devrait pas seulement garantir à un individu son émancipation individuelle ou économique, mais bien sa place dans la société, avec tous les devoirs et responsabilités qu'elle implique. Le débat, ensuite, puisque personne n'est parfait, devrait toujours permettre les échanges desquelles naissent les consensus, sinon l'ouverture, mais au moins certainement l'élimination des idées erronées et trompeuses.

La démocratie ne saurait donc reposer sur des prémisses voulant qu'au nom de la liberté d'expression, «l'ignorance vaille autant que la connaissance» - conséquence, selon Isaac Asimov, de la longue influence de l'anti-intellectualisme. La liberté d'expression ne garantit rien, sinon la liberté d'expression, et ne peut certainement pas résumer les fondements de la démocratie car elle accorde aussi, ne l'oublions pas, les droits inaliénables de se taire et/ou de dire n'importe quoi, qui, s'ils se complètent l'un l'autre trop étroitement, mènent au déclin d'une société, duquel seules les élites pourront - pour un temps - rêver d'échapper.

Car nous souffrirons tous de l'ignorance des autres bien plus que nous en profiterons.

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