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«Le meilleur endroit pour qu'ils s'épanouissent»

29/02/2016 10:30 EST | Actualisé 01/03/2017 05:12 EST

Comme citoyens, nous sommes en droit de nous attendre de la part de nos ministres qu'ils croient sincèrement aux services publics dont ils ont la charge. Comme enseignant, je prétends même que celui qui, ultimement, prendra les décisions qui influenceront mon travail doit avoir conscience des enjeux professionnels qui sont les miens, car ils devraient aussi être les siens.

Au ministère de l'Éducation, les ministres se succèdent au rythme d'un emploi d'été. Personne depuis longtemps n'a semblé avoir conscience de l'ampleur des besoins à combler, et de l'immense impact qu'auront leurs décisions à long terme. Avec le projet de loi 86, cette autre réforme nébuleuse et populiste, on tente une fois de plus de nous faire croire que d'autres économies sont possibles pour mieux détourner notre attention des réels besoins auxquels seul un réinvestissement massif en éducation pourrait répondre.

L'égalité des chances, manifestement, a une définition politique propre au parti qui gouverne, et les nobles principes sur lesquels nous prétendons hypocritement bâtir l'avenir de notre société sont fatalement soumis aux diktats de l'économie. De ces conditions imposées à la collectivité ont le droit de s'échapper ceux qui ont les moyens de le faire. L'austérité, on le sait, ne s'applique pas à tous, surtout pas à ceux qui la jugent nécessaire.

Ainsi, la prétention de M. Sébastien Proulx, notre nouveau ministre de l'Éducation, de vouloir réduire la gestion des commissions scolaires serait mieux perçue s'il ne donnait pas la désagréable impression d'avoir lui-même cherché à échapper aux effets des politiques mises en place durant les dix dernières années.

Car pour des raisons qui ne concernent que sa femme et lui, le ministre de l'Éducation du Québec a choisi d'envoyer ses enfants dans «le meilleur endroit pour qu'ils s'épanouissent». Aussi légitime que soit ce choix, il n'en est pas moins, pour quelqu'un chargé d'en faire la promotion, un désaveu préoccupant de l'école publique.

J'ajouterai, ne lui en déplaise, qu'il me semble justement tout indiqué pour un ministre de l'Éducation, de surcroît père de famille, de nous expliquer les critères l'ayant amené à préférer débourser une somme supplémentaire pour l'éducation de ses enfants. Avant d'avoir confiance en mon ministre, j'ai confiance au père de famille. Celui-là ne peut pas mentir, et tout le monde peut le comprendre.

Bref, j'aimerais bien connaître les caractéristiques de cet endroit, le «meilleur». J'aimerais connaître les critères de M. Proulx, ceux de mon ministre de l'Éducation quand il choisit le meilleur établissement pour ses enfants. Car il me semble que ces critères devraient pouvoir être ceux de tous, à moins de participer à une forme d'élitisme qui contreviendrait quelque peu au principe de l'égalité des chances à la base même de l'éducation publique.

Quoi qu'il en soit, qu'elles soient fondées ou bourrées de préjugés, les perceptions qu'il a eues du système d'éducation public l'ont amené à choisir l'école privée. Et c'est quand même dommage.

Contrairement à la vaste majorité de la population au service de laquelle il se trouve, le ministre a les moyens de ses exigences. D'autres, par exemple, aimeraient pouvoir exiger les services d'un orthophoniste, mais l'attendront des années. C'est un système à deux vitesses. Le ministre le sait et, apparemment, l'encourage, car comme je l'ai déjà démontré, c'est une forme d'économie pour l'État.

Comprenons bien, cette position est somme toute pragmatique : le suivi que tant de parents, à l'instar de M. Proulx, sont en droit d'exiger pour leur enfant est pour ainsi dire impossible dans le réseau public, compte tenu des besoins de plus en plus complexes, lourds et variés de l'ensemble de la clientèle qu'elle a le devoir de desservir. Le ministre le sait - manifestement - et doit bien se douter de ce qu'il en coûterait d'accorder à l'ensemble des élèves du Québec le même genre de suivi dont bénéficient ses propres enfants.

Il sait aussi, tout comme nous, qu'il est impossible que son gouvernement accepte d'investir ce qui doit l'être en éducation pour donner à tous les enfants une chance égale dans la société.

Ainsi, la caractéristique la plus fataliste de l'idéologie néolibérale est que l'équité dans la formation scolaire de la prochaine génération de Québécois est un luxe que nous ne pouvons pas nous payer.

Qu'à cela ne tienne, ils se contenteront d'une élite, car le seul système semblant fonctionner apparaît forcément discriminatoire. Après tout, les effets de la pauvreté ne sont pas de la responsabilité des riches, qui n'ont pas à se priver du privé.

Finalement, alors que d'un côté, on assure le suivi d'élèves sélectionnés parmi les meilleurs, de l'autre, on essaie de suivre des élèves sélectionnés selon la gravité de leurs difficultés. Si tous les élèves méritent notre attention, on sait bien, hélas, que tous ne l'obtiendront pas. Pour chaque enfant, il faut le temps, et le temps, c'est de l'argent. Si Sébastien Proulx le sait mieux que quiconque pour y avoir remédié à titre personnel, rien ne porte à croire que le ministre qu'il est devenu a des ambitions comparables pour le reste de la jeunesse québécoise.

Pourtant, ne voulons-nous pas d'un système d'éducation qui puisse permettre à n'importe qui d'aspirer à devenir, justement, ministre ? Ne devrait-on pas travailler à faire en sorte que le privé n'apparaisse pas comme étant garant d'un meilleur service que le public ? C'est un idéal, j'en suis conscient. Mais l'idéal, je nous le rappelle, est un des principes fondateurs de l'éducation, du progrès ! Considérer qu'un tel accomplissement est plus ou moins accessible selon la grosseur du portefeuille, c'est renier les principes mêmes de notre ambition à vivre sereinement en société, dans le développement du plein potentiel de tous.

Enfin, s'il n'appartenait qu'à M. Proulx de choisir ce qu'il considérait être l'idéal pour ses enfants, la décision d'en faire le ministre de l'Éducation n'appartenait qu'au premier ministre qui, une fois de plus, a choisi un porte-parole éloquent pour exprimer le peu de considération réservée à l'éducation publique - celle des autres.

Entre M. Yves Bolduc, qui ne voyait pas la pertinence d'acheter des romans, et M. François Blais, qui ne voyait pas la pertinence de mettre les pieds dans une école, M. Proulx, pour sa part, n'en a pas vu pas la pertinence pour ses propres enfants. La cohérence de ce gouvernement est incontestable et laisse deviner une vision à long terme où «l'égalité des chances» dans notre société dépendra davantage de la richesse personnelle que de la richesse collective.

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