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Petit déjeuner avec Catherine Martin

15/10/2013 10:24 EDT | Actualisé 15/12/2013 05:12 EST

style="float: J'ai eu la chance de prendre le petit déjeuner avec Catherine Martin au lendemain de la première québécoise de son quatrième long métrage Une jeune fille, présenté dans le cadre du Festival de cinéma de la Ville de Québec (FCVQ) où il a remporté le Prix du jury de la compétition officielle.

Catherine et moi sommes copines depuis déjà quelques années. Je suis bien sûr une grande admiratrice de son travail, de son talent et de son intégrité artistique imperturbable. Nous avons eu plusieurs conversations sur le cinéma, sur son cinéma, sur ses inspirations. Cette fois-ci, elle a gentiment accepté de se prêter au jeu en me laissant l'interviewer.

Catherine Martin, réalisatrice. Vingt-cinq ans de cinéma. Documentaires, fictions, courts et longs métrages.

Une jeune fille est l'histoire de Chantal, une adolescente secrète. Elle vit entre une mère malade et un père chômeur. À la mort de sa mère, elle quitte la maison familiale et se rend en Gaspésie. Elle emporte avec elle la photo d'une plage près de Gaspé où sa mère rêvait de retourner. Chantal cherche à retrouver ce lieu en vain. Après une errance de plusieurs jours et au bout de ses ressources, elle trouve refuge chez Serge, un agriculteur taciturne, dans sa petite ferme de l'arrière-pays.

...

MR : Tu connais l'émission de radio L'autre midi à la table d'à côté diffusée à Radio-Canada ?

CM : Oui, je l'ai écoutée une fois par hasard et les invités étaient Robert Lepage et Michel Marc Bouchard. Je me suis dit: « Ah, c'est bien d'avoir réuni ces deux-là ! »

MR : Moi, j'adore. Ils invitent deux personnalités pour un tête-à-tête devant un repas, parfois tu ne vois pas le rapport entre les deux, parfois il est évident, mais cela provoque toujours des conversations hyper intéressantes, on entend tous les bruits de la salle à manger en arrière-plan, c'est très sympathique. Nous deux, en ce moment, ça me fait penser à ça...

MR : Ça s'est bien passé les entrevues ?

CM : Oui, en général, très bien.

MR: Les journalistes avaient vu le film ?

CM: La majorité l'avait vu oui.

MR: C'était la première québécoise hier, comment ça été pour toi?

CM: Un peu nerveuse parce que des membres de ma famille et certains de mes amis étaient dans la salle. Ma confiance est toujours ébranlable.

MR: Je suis encore imprégnée du film. La jeune fille (Ariane Legault), elle a un regard intense, des yeux magnifiques. La caméra l'adore. Sa peau capte la lumière de façon sublime.

CM: C'est drôle que tu dises ça parce qu'on voulait la filmer sans maquillage, mais on a pas pu finalement parce que sa peau rougissait facilement.

MR: Tu disais hier, après la projection, qu'en tournage, tu devais lui demander d'en mettre plus tellement elle était économe dans son jeu.

CM: Pas tout le temps, mais à certains moments, oui. Elle est si subtile qu'il fallait l'aider à ouvrir.

MR: C'est vrai que ça peut jouer des tours parfois, mais dans son cas, ce que cela donne comme résultat, c'est que dès qu'elle nous en donne un petit peu on devient très attentif, elle nous garde captifs. Une de mes scènes préférées est celle où elle s'ouvre enfin pour la première fois à Serge (Sébastien Ricard) quand ils sont au bord de la mer. Le plan qui suit cette scène est magnifique. Tu tournes la caméra vers un ciel rempli de nuages sombres, mais les rayons de soleil réussissent à traverser jusqu'à la mer. J'ai trouvé cette image très forte. C'était voulu?

CM: Pas vraiment, c'est arrivé comme ça ! T'as vu ça toi ? Je n'ai jamais pensé à cette interprétation-là, c'est bien!

MR: Pourquoi Serge n'engage jamais la discussion avec Chantal pour savoir d'où elle vient, ce qui lui arrive ?

CM: Dans le scénario, quand ils sont au bord de la mer et qu'elle lui parle de la photo, il y avait une scène où il lui demandait: « Tu viens d 'où toi ? » et elle répondait: « D'une place où je ne veux plus jamais retourner », mais au montage, à cause de la scène qui suivait, cela pouvait mener à une autre interprétation, à une fausse piste. Avec ma monteuse (Natalie Lamoureux), nous avons décidé d'écourter la scène et d'enlever ces répliques.

MR: Ça été long le processus du montage ?

CM: Comme pour la plupart de mes films, 12 à 14 semaines, dans ces eaux-là. On a coupé beaucoup de scènes. J'ai une attitude contradictoire en montage. Quand je commence, je n'aime rien de ce que j'ai fait, je suis très sévère, mais en même temps ça me coûte de couper quoi que ce soit. Le tournage est souvent éprouvant pour moi, même si tout va bien, je suis éprouvée, je suis faite comme ça. Au montage, on a mis beaucoup de temps à trouver le bon dosage.

MR: Le dosage est réussi à la perfection. On est complètement happé par l'état de Chantal et par ce qu'elle est en train de vivre.

CM: Les gens me disent que c'est un film sur le deuil, mais au fond le deuil de sa mère est fait depuis longtemps. C'est peut-être plus un film autour de la possibilité qui lui est offerte de vivre une autre vie, et pour que cela se présente, il faut parfois vivre des formes de deuils.

MR: Je l'ai vu comme un pèlerinage. Je me suis sentie témoin d'un passage extrêmement intime que s'accorde Chantal pour aller à la rencontre de sa mère, le prétexte étant de retrouver un lieu où sa mère aurait voulu retourner. C'est très touchant.

CM: Tu as tout à fait raison, c'est ce qu'elle fait. Sa mère lui a donné une clé si on veut, pour s'ouvrir, aller ailleurs, et elle le fait. C'est vrai que cela devient une sorte de pèlerinage. Elle fait, pour elle, quelque chose que sa mère aurait voulu faire. En lui donnant la photo, sa mère lui dit: « Vas-y, tu peux vivre une autre vie que la mienne, vas-y pour moi ». Je trouve ça beau.

MR: C'est un film magnifique que je veux revoir.

CM: Hier, les journalistes revenaient beaucoup sur le fait qu'il n'y a pas beaucoup de dialogues.

MR: Je ne me suis même pas fait la réflexion, mais effectivement, comparativement à la majorité des films, il n'y a pas beaucoup de dialogues. Je trouve que ça prend beaucoup d'audace pour assumer cette signature par les temps qui courent, pour imposer qui tu es comme artiste. Au début, le rythme déstabilise, mais il nous gagne peu à peu.

CM: C'est vrai que j'ai un mélange de confiance et de manque de confiance. Quand je travaille, j'y vais selon ce que je ressens d'une manière intuitive. Au départ, je dirais que j'ai une confiance presque absolue dans le cinéma. Le cinéma, c'est du temps, il peut être morcelé, mais essentiellement c'est du temps, c'est des corps dans un cadre, c'est des visages, des regards, un rythme. J'ai confiance en la puissance du cinéma, c'est l'art que je pratique, que je tente de pratiquer et ça commence avec certains films et certains cinéastes dont j'admire l'œuvre.

MR: Comme qui ?

CM: Je ne vais pas nécessairement les nommer dans l'ordre, mais disons que mon panthéon comprend Bresson évidemment, Robert Bresson, Carl Theodor Dreyer, Andreï Tarkovski, Bergman, Fellini, Ozu, Kurosawa, qui d'autre... il y en a plusieurs. Plus récemment, des gens comme Bruno Dumont, j'adore son travail, Béla Tarr, une force inouïe. J'en oublie, évidemment. J'aime aussi Jacques Demy, Allen, et au Québec Gilles Groulx, Claude Jutra et Michel Brault, qui est parti malheureusement...

MR: Dis-moi, c'était pas important pour moi dans l'histoire, mais pour toi, le rapport entre Chantal et Serge, est-il de l'ordre de l'attirance sexuelle ?

CM: Pour moi, comme auteure, de l'écriture du scénario jusqu'à la fin du tournage, cette relation n'était pas charnelle, elle était d'un autre ordre.

MR: Pourquoi tu fais du cinéma ?

CM: Pourquoi je fais du cinéma... (elle réfléchit)... Spontanément, je dirais pour vivre. C'est ma vie, c'est comme ça. Très jeune je suis allée voir des films et certains m'ont beaucoup marquée. Je fais du cinéma pour redonner ce qu'on ma donné.

MR: Pour qui ?

CM: Pour tout le monde, même si je ne peux pas m'adresser à tout le monde. Quand j'écris un film, je pense constamment au spectateur. En faisant Une jeune fille, je me suis rendue compte que je le faisais en hommage à un film qui m'a profondément marquée, Mouchette de Robert Bresson (voir bande-annonce plus bas), que j'ai vu dans la jeune vingtaine dans mes cours de cinéma. Je me souviens exactement quand j'ai vu ce film et les images qui me sont restées. Ce que Bresson me disait à travers ses films était puissant. C'est curieux parce que je ne suis pas croyante, mais la plupart des cinéastes que je t'ai nommés tout à l'heure, ce sont des cinéastes croyants. Je crois que c'est parce qu'ils ont un regard sur le monde qui questionne le bien et le mal, qui s'interroge de manière très profonde sur la condition humaine et les différentes manières d'être dans le monde. Ce sont des sensations qui m'habitent depuis que j'ai vu Mouchette et qui m'ont donné envie de faire des films.

MR: Trouves-tu que votre cinéma, à Bernard et toi, se ressemble ? (Bernard Émond, cinéaste et l'amoureux de Catherine)

CM: Je ne sais pas si nos films se ressemblent, par contre, je sais qu'en faisant nos films nous sommes préoccupés par des choses très proches. Nous sommes tous les deux des cinéastes québécois, c'est aussi le Québec qui nous préoccupe comme pays, comme paysage, les gens qui l'habitent, le territoire.

MR: Vous avez bien sûr chacun votre signature. Pour moi, ce qui se retrouve dans vos films à tous les deux, c'est cette sensation du petit devant le grand, le petit étant l'homme et le grand la nature, la force de la nature, la nature qui guérit.

CM: Oui, peut-être qu'on le fait tous les deux dans nos films, mais la façon d'y arriver est totalement différente.

MR: Dans quel sens ?

CM: D'une certaine façon, Bernard travaille autour des idées, moi je travaille plus autour des sentiments ou plutôt des sensations. Les films de Bernard sont loin d'être dénués d'émotion et de sentiment, et je ne veux pas dire que je n'ai pas d'idées non plus, mais c'est ce qui domine si on veut, enfin, c'est comme ça que je le perçois. Nous avons des positions différentes sur le cinéma, sur le type de cinéma que nous aimons. On se rejoint un peu plus depuis les dernières années. Bernard a un récit plus élaboré souvent, avec des flash-back, il est un littéraire, il le dirait lui-même, je crois. Il est plus proche de la littérature que du cinéma comme tel. Quand je l'ai connu, il disait qu'il n'aimait pas le cinéma, je ne comprenais pas, mais à la longue, j'ai compris ce qu'il voulait dire, il n'aime pas ce qui fait cinéma, les effets, etc. Là-dessus on se rejoint.

MR: Vous êtes ensemble depuis combien de temps ?

CM: 17 ans.

MR: Parlez-vous tout le temps de cinéma ?

CM: Non, non...

MR: Allez-vous beaucoup au cinéma ensemble ?

CM: Pas très souvent, non, on revoit beaucoup de films ensemble à la maison. Nous sommes allés récemment voir Camille Claudel 1915.

MR: Ça te vient d'où le besoin de t'exprimer à travers l'art?

CM: Comment tu peux répondre à ça ? Ça te vient d'où... je ne sais pas...

MR: Le plus loin que tu peux retourner en arrière ?

CM: Si je retourne loin en arrière, ça vient de quand j'étais petite, c'est sûr. C'est mon rapport au monde, dans la solitude.

MR: Il y avait une influence artistique dans ta famille ?

CM: Ma mère était quelqu'un qui aimait profondément les arts, le cinéma et il y avait des livres à la maison. Mais j'y suis venue seule.

MR: Étais-tu un enfant unique ?

CM: Non, nous sommes six. Il y a une solitude qui vient avec ce que je suis. C'est mystérieux d'où ça vient tout ça. Enfant, j'étais solitaire, pas seule, mais solitaire. J'étais une enfant hyper sensible qui ne comprenait pas tout le temps ses sensations, je me mettais vite en colère. La colère, c'était quelque chose qui n'était pas clair. J'ai dû canaliser cela, j'étais vraiment ultra-sensible.

MR: Qu'est-ce que tu voulais faire dans la vie?

CM: Je n'avais aucune idée vraiment. Ça pouvait aller de danseuse espagnole à archéologue!

MR: Et un jour...

CM: Vers l'âge de 14-15 ans, à Québec au secondaire, j'ai découvert le théâtre. Je voulais être comédienne. Le théâtre a permis une ouverture. Primo, ça m'a aidé à sortir de ma timidité handicapante. Tout cela est lié, la solitude, la difficulté d'entrer en contact avec les autres. Chantal, c'est moi. Serge, c'est moi aussi. Ce sont deux personnages qui sont totalement ce que je suis au plus profond de moi-même et que je devais laisser sortir.

MR: Malgré cette grande timidité à laquelle tu fais beaucoup référence, tu es très déterminée, non ?

CM: Quand je repense à mon parcours, je constate que j'ai su très tôt vers quoi je voulais aller. J'aimais l'artisanat au fond et je suis encore comme ça. Je ne me vois pas à Hollywood, le chemin que je parcours me correspond, je ne détesterais pas avoir un peu plus de reconnaissance par rapport à ce que je fais comme travail, un cinéma lié à ce que j'ai aimé dans les années 80, et même plus ancien, qui a été fondateur. Je ne me sens pas dépassée, mais la culture que j'ai reçue et que j'ai envie de redonner si on veut, les grandes œuvres, elles ne sont plus vues, pas de la même façon en tout cas, et dans ce sens-là, je suis très Serge, je résiste. Je me rends compte que mes films se complètent les uns les autres, il y a une continuité. Je n'aurais pas pu faire Une jeune fille si je n'avais pas fait Trois temps après la mort d'Anna, parce qu'Une jeune fille, c'est moi à 14 ans. Pour revenir à cette enfant-là, il fallait que je fasse le deuil de quelque chose ou du moins, dire quelque chose autour du deuil. Je ne sais pas, je dis cela comme ça, je n'avais jamais réfléchi à cela. Quand j'ai commencé à écrire Une jeune fille, avec Chantal, j'ai consciemment voulu revenir à la jeune fille que j'étais à 14 ans.

MR: Est-ce qu'il y a un de tes films qui a été plus marquant que les autres ?

CM: Dans les longs métrages, c'est Dans les villes. Le plus important, c'est Mariages parce qu'il m'a permis d'en faire d'autres. J'ai revisité la jeune femme de 20 ans que j'ai été avec Mariages. J'ai pris beaucoup de temps pour le faire, c'était mon premier long métrage. Dans les villes est le plus marquant pour moi parce qu'il n'a pas été aimé à sa juste valeur, en tout cas pas ici au Québec, à l'étranger ça été très différent. C'est un film où je dis beaucoup de choses très personnelles. Je repense souvent à ce film-là, ça été une belle expérience de tournage aussi. Je crois qu'on ne peut faire autrement que d'être personnel. Mon prochain film, que j'ai presque fini d'écrire, revient à la femme que j'étais à 35 ans. Mon rapport à l'amour, au pays, c'est complètement autre chose, très différent d'Une jeune fille.

MR: Moi aussi le cinéma m'aide à vivre, c'est la forme d'art qui m'a le mieux accompagnée dans la vie. Quand je suis très heureuse, je vais au cinéma et quand j'ai du chagrin, je vais au cinéma.

CM: C'est un lieu aussi pour toi la salle de cinéma?

MR: Un lieu aussi, oui.

CM: J'y crois tellement à la salle de cinéma. En ce qui me concerne, je n'ai pas le choix de faire mes films parce que si j'avais le choix, j'aurais continué à faire du montage, j'aurais été très heureuse parce que j'aimais beaucoup ça. Faire ses propres films c'est difficile, mais ça ne me dérange pas car c'est un privilège. J'arrive à travailler alors je bénis le ciel, je continue, je touche du bois parce que je ne veux pas arrêter, j'arrive à 55 ans et je n'en ai pas du tout l'intention.

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