Martin Proulx

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Révélations de Zambito: Les singes de l'ignorance

Publication: 12/10/2012 15:34

«Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire», ainsi va la maxime picturale des trois singes de la sagesse, symbole asiatique. Si la maxime représente la sagesse en Asie, il s'agit plutôt d'ignorance au Québec lorsqu'on l'applique à l'actuelle crise politique ravivée par les récentes révélations de la Commission Charbonneau.

Je soupçonne Gérald Tremblay, Gilles Vaillancourt et Nathalie Normandeau d'avoir participé au même voyage organisé, quelque part en Asie. Non pas parce qu'ils en sont revenus avec une sagesse grandie, mais bien parce que leurs récentes déclarations aussi naïves que choquantes ne peuvent trouver de sens que s'ils ont croisé cette sculpture de l'artiste Hidari Jingoro dans un sanctuaire japonais. En Asie, la croyance veut qu'à celui qui suit cette maxime, il ne lui arrivera que du bien. À chacun ses croyances...

singes sagesse

C'était à prévoir, le témoignage de Lino Zambito à la Commission Charbonneau allait apporter son lot de révélations chocs s'ajoutant aux perquisitions et arrestations de l'Unité permanente anticorruption (UPAC). Les trois singes ne sont formellement accusés de rien, mais le parfum nauséabond de corruption et de copinage est devenu insoutenable.

Trois ans après le début des allégations de corruption et de collusion, ce qui choque encore, ce sont les réactions des protagonistes des plus récents développements de cette mauvaise pièce de théâtre. Décortiquons d'abord l'œuvre acte par acte avant de la condamner.

Acte 1.
Lieu: Laval.
Personnage: Gilles Vaillancourt, maire de Laval depuis 1989.
Situation: Deux perquisitions par l'Unité permanente anticorruption.

Il y a bien peu de choses à dire sur ce premier acte, très court et punché. Il reste que ces deux perquisitions dans deux résidences privées du maire de la troisième ville la plus peuplée du Québec, éloignent une fois de plus (et de trop) l'élu de l'électeur. L'équipe de l'émission Enquête de Radio-Canada révélait récemment que Vaillancourt serait intervenu personnellement dans l'octroi d'un contrat à Lino Zambito en échange d'un pot-de-vin de 25 000$. Y aura-t-il un rappel à sa performance? Élu sans répit depuis 1989, disons simplement que la relève sera rafraichissante. Espérons que le public embarquera.

Acte 2.
Lieu: Montréal.
Personnage: Gérald Tremblay, maire de Montréal depuis 2002.
Situation: Allégations à l'effet qu'un cartel mafieux verserait 3% de la valeur des contrats de construction de la ville au parti du maire.

Devant la gravité de la situation, la seule réplique qui est venue à la bouche du maire se résume au fait qu'il a la conscience en paix et qu'il ne commenterait pas les allégations. Au théâtre, on qualifierait ça de pantomime. Parfois, on s'incline devant la sobriété d'une performance, mais d'autres fois, on reste sur notre faim. La population montréalaise est en droit d'avoir un maire au verbe plus aiguisé lors d'une crise de confiance d'une telle ampleur. Les deux partis d'opposition ainsi que la Fraternité des policiers de la ville de Montréal ont retiré leur confiance envers le maire. Il ne manque plus que Laurie vote contre lui dimanche prochain à Occupation Double.

Acte 3.
Lieu: Assemblée nationale du Québec.
Personnage: Nathalie Normandeau, vice-première ministre du Québec de 2007 à 2011.
Situation: Roses, billets pour les concerts de Céline et de Madonna, cocktails organisés par Lino Zambito et entrées d'argent douteuses dans les coffres du Parti libéral du Québec. Le tout sur soupçons de retours d'ascenseurs.

Normandeau a reçu un bouquet de 40 roses pour ses 40 ans de l'ex-entrepreneur Lino Zambito qui, pour sa part, avait obtenu le contrat de construction de l'usine de traitement des eaux de Boisbriand, une affaire qui lui vaut 28 chefs d'accusations au criminel. Normandeau a accepté des billets offerts par Zambito pour les concerts de Madonna et du rossignol de Charlemagne, Céline. You go girl! Here we go! Oh yes, here we go, et elle n'y est pas allée seule la vice-première ministre. De fait, en août 2008, Normandeau était au Centre Bell pour le retour triomphal de Céliiine, dans une loge, accompagnée de M. Zambito lui-même et de l'ex-ministre de la Sécurité publique (rien de moins) Jacques Dupuis.

Il paraîtrait qu'à l'entracte, ces fans de Céline auraient reçu la visite de Michelle Courchesne accompagnée du maire de Laval, Gilles Vaillancourt... Normal, ça permet de se ressaisir avant la finale de Titanic. Je doute fortement que notre colombe nationale ait envoyé son célèbre salut militaire, un bec volant ou encore un inimitable kick acrobatique en direction de la loge des dignitaires. Je peux me tromper...

Avec les roses, le Titanic et les cocktails de financement qui auraient rapportés plusieurs dizaines de milliers de dollars aux coffres du PLQ, l'ex-vice-première ministre n'a pas trouvé mieux que d'envoyer un bref communiqué (voire post-it) assurant qu'elle est irréprochable et qu'elle ne laissera personne attaquer son intégrité. You go girl! Le hic c'est que, malgré ses menaces, plus personne ne la croit, tout comme très peu de gens achètent les répliques des maires Tremblay et Vaillancourt, aussi réchauffées et prévisibles que des pizzas pochettes.

L'idée ici n'est pas de tisser des liens entre des évènements qui, il est vrai, sont tous très différents, et de faire un amalgame entre divers acteurs politiques pour brosser un portrait sombre du travail de politicien. Bien au contraire: il s'agit de dénoncer cette mauvaise pièce de théâtre qui éclabousse tant d'élus qui font un travail remarquable au service des citoyens. Leur travail quotidien se fait traïner dans la boue par ceux qui n'ont pas le courage d'y aller d'un mea culpa le temps venu et qui préfèrent nous servir des pizzas pochettes.

«Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire», le jour où cette maxime incarnera la sagesse au Québec, certains rois en leurs cités seront en vacances dans l'opposition et les roses de Nathalie seront fanées. Ah oui, et Céline pourra reprendre sa gestuelle habituelle.

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  • Avril 2009

    Les premiers appels en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction sont lancés à l'Assemblée nationale.

  • Septembre 2009

    L'hôtel de ville de Montréal annule le plus gros contrat de son histoire, une entente de 355 millions $ pour l'acquisition de compteurs d'eau, après la découverte d'irrégularités. Des rumeurs circulent selon lesquelles d'influents politiciens auraient séjourné sur le yacht de l'un des entrepreneurs ayant remporté une partie du contrat.

  • Octobre 2009

    La controverse prend du poids après que l'émission <em>Enquête</em> révèle l'ampleur de la corruption dans l'industrie de la construction, notamment dans les processus d'appel d'offres. Un groupe d'entrepreneurs de la région de Montréal, surnommé le «Fabulous Fourteen», agirait comme un cartel en se divisant les contrats, bloquant ainsi la voie aux compétiteurs, selon les journalistes de Radio-Canada. Un ancien sous-ministre des Transports soutient pour sa part que la mafia contrôle 80 pour cent des contrats de construction accordés dans la région et entretient des liens avec les entreprises du secteur. Les montants versés pour les projets de construction au Québec sont plus élevés qu'ailleurs au Canada, conclut <em>Enquête</em>.

  • Octobre 2009

    Quelques jours avant les élections municipales à Montréal, le magazine Maclean's publie son édition de novembre avec le titre «Corrompue, en ruine et criminalisée, Montréal est une honte» sur sa couverture.

  • Octobre 2009

    Québec annonce le déclenchement de l'Opération Marteau, une unité policière provinciale établie pour faire la lumière sur la corruption et la collusion dans le domaine de la construction.

  • Mars 2010

    L'ancien ministre de la Justice Marc Bellemare accuse le gouvernement libéral d'avoir accepté de généreuses contributions politiques visant à influencer les nominations de juges. Jean Charest déclenche la commission Bastarache pour faire la lumière sur ces allégations.

  • Mai 2010

    Le député libéral et ministre de la Famille Tony Tomassi est forcé de démissionner après la diffusion d'informations selon lesquelles il utilisait une carte de crédit fournie par la firme de sécurité BCIA, firme qui a conclu des contrats avec le gouvernement. M. Tomassi fait maintenant face à trois accusations au criminel.

  • Août 2010

    La firme d'ingénierie Axor se voit imposer des amendes pour avoir illégalement donné 150 000 $ aux trois plus importantes formations politiques du Québec, dont 113 000 $ aux libéraux.

  • Octobre 2010

    «Mafia Inc.», un livre des journalistes d'enquête André Noël et André Cédilot, révèle que jusqu'à 600 entreprises versent un montant d'argent à la mafia sur une base régulière pour être «protégées».

  • Octobre 2010

    Le Maclean's fait encore des vagues, cette fois en qualifiant le Québec de «province la plus corrompue au Canada». La couverture du magazine montre l'emblématique Bonhomme Carnaval tenant un porte-document débordant d'argent.

  • Novembre 2010

    La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) s'affiche en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction, laissant les libéraux de Jean Charest virtuellement seuls à s'y opposer.

  • Novembre 2010

    Les libéraux survivent à une motion de non-confiance à l'Assemblée nationale grâce à leur majorité. Le premier ministre reporte un voyage en France avec deux ministres pour s'assurer que son gouvernement ne tombe pas.

  • Janvier 2011

    La commission Bastarache conclut à l'absence de népotisme dans la nomination des juges au Québec.

  • Février 2011

    Sept personnes, dont une ex-mairesse de Boisbriand, des cadres d'entreprises de construction, un ingénieur et deux consultants, sont arrêtées dans le cadre de l'Opération Marteau. Ils sont accusés de fraude, d'extorsion, d'avoir proféré des menaces et d'abus de confiance.

  • Février 2011

    Québec annonce la création de l'Unité permanente anti-corruption, bâtie sur le modèle des services d'enquête de la ville de New York.

  • Septembre 2011

    La fuite du rapport explosif de Jacques Duchesneau, patron de l'Unité anticollusion, met le feu aux poudres. L'ancien chef de police conclut que le ministère des Transports est impuissant face à la collusion et que le crime organisé et les entreprises de construction sont responsables des coûts très élevés payés par l'État pour ses projets de construction. Une partie du magot serait ensuite transférée vers les caisses électorales des partis politiques, affirme le rapport Duchesneau.

  • Septembre 2011

    Après la comparution de Jacques Duchesneau devant une commission parlementaire, le gouvernement montre des signes d'ouverture à l'idée de déclencher une commission d'enquête en partie publique, en partie à huis clos.

  • Octobre 2011

    Jean Charest annonce la création d'une commission d'enquête sur l'industrie de la construction présidée par la juge France Charbonneau. Mais le fait que la commission ne relève pas de la loi sur les commission d'enquête et n'accorde pas l'immunité aux témoins suscite un tollé.

  • Octobre 2011

    Le gouvernement Charest complète son recul en annonçant que la commission Charbonneau aura tous les pouvoirs requis et relèvera de la loi sur les commissions d'enquête.

  • Février 2012

    Dans un message vidéo pré-enregistré, la juge France Charbonneau lance un appel aux Québécois afin qu'ils fournissent de l'information à sa commission.

  • 1er octobre 2012

    L'entrepreneur Lino Zambito affirme qu'une cote de 2,5% des contrats publics devait être remise à la mafia, et une autre de 3% au parti Union Montréal, de Gérald Tremblay.

 
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