Martin Lavallée

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Oui à la Charte des valeurs!

Publication: 09/11/2013 21:13

C'est un âpre débat qui secoue la société québécoise à l'heure actuelle et depuis quelques mois. Ce débat, à l'exception de certains dérapages, est somme toute civilisé et constructif. Il n'y a personne de mort, contrairement à ce qui se passerait dans d'autres parties du globe. Ça fait du bien de voir les citoyens s'intéresser à des questions politiques et se sentir interpellés par une question autre que de savoir quand est le prochain match du Canadien ou pour qui voter à Star académie. Quelle que soit leur position, l'important est qu'ils se positionnent.

Avant d'en venir au sujet principal de cet article, j'aimerais insister sur un point. On accuse parfois les partisans de la Charte d'islamophobie, sous prétexte que celle-ci ne viserait que les femmes voilées. Attaque perfide de la part des adversaires de la Charte, qui vise à culpabiliser ceux qui seraient tentés de l'appuyer. Les partisans de la Charte ne veulent pas uniquement interdire les signes religieux musulmans chez les employés de l'État, mais tous les signes religieux, quels qu'ils soient. Il est bien sûr déplorable que certains esprits simples s'en prennent à des femmes voilées dans les lieux publics, d'autant plus que personne ne veut interdire la liberté d'expression religieuse dans l'espace public. Mais ces quelques faits divers marginaux forment des exceptions, malheureuses certes, qui ne doivent pas dissimuler l'essentiel.

Pour ma part, j'aime l'Islam, je trouve que cette religion et la culture civilisationnelle qui l'accompagne constituent une richesse de l'humanité. Nous, Occidentaux parfois trop suffisants, l'oublions souvent, mais l'Islam a déjà constitué un phare de l'humanité, avec des penseurs comme Avicennes, Averroes et d'autres. Si l'Occident a pu renouer avec la pensée aristotélicienne au XIIe siècle, c'est grâce aux érudits musulmans qui avaient conservé ses écrits alors que nous, Occidentaux, n'en avions que pour la pensée platonicienne. Des penseurs importants de l'Occident, comme Saint-Thomas-d'Aquin, n'auraient pas été ce qu'ils ont été sans la pensée d'Aristote. La dette de notre civilisation chrétienne envers l'Islam est énorme. Encore aujourd'hui, le monde musulman, bien sûr hétérogène, possède de grands penseurs et de grands scientifiques, une culture riche et de nombreux points positifs trop souvent occultés par les côtés négatifs de l'islamisme qui parsèment nos grands médias.

Alors oui, j'ai un profond respect pour l'Islam, mais un peu moins pour les intégristes qui grouillent et scribouillent un peu partout dans les mosquées du monde. Cet intégrisme n'est toutefois pas le fait du hasard et il faut s'interroger sur ce phénomène somme toute récent dans l'histoire de l'Islam et qui a pris le pas sur les avancées et les ouvertures qui avaient caractérisé la première moitié du XXe siècle, après la chute de la Sublime porte. Je crois que l'appui (implicite ou explicite) aveugle et inconditionnel aux actions (parfois illégitimes, provocatrices et immorales) d'Israël au Proche-Orient ainsi qu'un certain impérialisme occidental ne sont pas étrangers à la présence de ces réactionnaires religieux et qu'il faille apprendre des erreurs présentes et passées. Néanmoins, ce n'est pas une raison pour tolérer toute forme d'intégrisme chez nous, qu'il soit juif, islamique ou autre. Car il ne faut pas oublier que l'intégrisme n'est pas uniquement islamique, mais aussi très présent dans la religion juive, religion à laquelle certains chroniqueurs et commentateurs semblent toutefois bizarrement réticents à faire référence. Il semble que, pour certains, l'indignation face à l'intégrisme religieux (autant au niveau local que mondial) soit à géométrie variable selon la confession en cause. Nous sommes en droit de le déplorer.

Quoi qu'il en soit, il y a donc des enjeux immédiats dans l'adoption de cette Charte québécoise: contrer l'intégrisme religieux et réaffirmer la laïcité de l'État et l'égalité homme femme, pour nommer les plus significatifs. Mais il y a aussi des enjeux plus profonds, moins apparents à première vue, mais qui n'en sont pas moins importants. Si nous réussissons à faire adopter cette Charte, nous relèverons les trois principaux enjeux profonds qui, à mon avis, nous sont posés actuellement. Cette Charte constituera, en ce sens, un premier jalon vers la réappropriation de notre capacité collective à agir et à défendre nos droits et nos valeurs à travers le politique.


Enjeu sociétal

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir symbolique et concret des Chartes et des institutions sur les populations qu'elles encadrent. On n'a qu'à constater la non-société qui est la nôtre aujourd'hui et qu'a contribué à forger la Charte des droits et libertés canadienne qui nous a été imposée de force par le gouvernement du Canada, par l'entremise de Pierre-Elliot Trudeau en 1982. Certains indépendantistes opposés à la Charte des valeurs québécoises arguent que celle-ci divise la population et nuit à la cause de l'indépendance. Mais, je me le demande, s'imaginent-ils vraiment qu'ils vont fonder un pays avec une population si divisée, individualiste, communautariste et où le manque de cohésion est flagrant? Nous avons une cohésion nationale à rebâtir, la Charte du PQ peut y contribuer.

Comme je l'ai décrit dans un article publié sur ce blogue l'année dernière, l'exacerbation de l'individu, par la Charte canadienne des droits, ne constitue ni plus ni moins que du néolibéralisme social. La société devient un énorme marché pour des individus égoïstes qui sont perçus comme de simples consommateurs ou entrepreneurs de leur propre vie. Toute norme collective est perçue comme une contrainte pour les individus égoïstes qui ne visent qu'à se divertir, consommer et jouir sans entraves. Et c'est le grand capital qui se charge de lui fournir les ‹‹agréments›› en ce sens, dans le ‹‹meilleur des mondes›› qu'il nous bâtit progressivement.

Bref, l'exacerbation de l'individu et de ses droits engendre une non-société dans laquelle il nous est impossible de penser collectivement, car toute norme collective devient une entrave pour l'égoïsme de certains. C'est donc pourquoi, sans renier les droits fondamentaux des individus, il importe de leur rappeler qu'ils ont aussi des devoirs envers la société. C'est, entre autres, l'un des mandats que remplit cette Charte des valeurs québécoises.

Sans entraver la liberté de conscience d'aucun individu, l'État québécois, en adoptant la Charte, vise à rappeler à certains que notre État est laïque et, qu'en ce sens, les individus qui y travaillent et qui l'incarnent ne doivent pas afficher leurs croyances particulières par respect pour les usagers et la fonction qui est la leur. Ils peuvent continuer de croire en ce qu'ils veulent, mais ne peuvent l'afficher à la face des autres lorsqu'ils représentent l'État. Lorsqu'ils repartiront chez eux le soir et qu'ils se promèneront dans la rue, au marché, etc., libre à eux de porter la kippa, le voile ou le turban. Par contre, l'État sera cet endroit particulier où nous allons miser sur ce qui nous rassemble, plutôt que sur ce qui nous distingue. Ainsi, au sein de l'espace étatique, ce ne seront pas des juifs, musulmans, chrétiens ou raëliens à qui nous aurons affaire, mais à des personnes humaines, des citoyens québécois.

Je n'ai aucun doute que, ce faisant, cette Charte, par sa symbolique et ses effets concrets, contribuera à notre réappropriation d'une pensée commune ainsi qu'à la qualité du vivre-ensemble au Québec.


Enjeu national

Le second enjeu est intimement lié au premier, mais est cependant distinct en ce qu'il résulte du rapport de force qui est le nôtre au sein de la pseudo-fédération canadienne. En effet, un véritable enjeu national est lié à l'adoption de cette Charte des valeurs québécoises. Pour s'en persuader, on n'a qu'à constater de quelle façon les forces fédéralistes, autant à Ottawa qu'au Québec, parlent d'une seule voix pour s'opposer au projet du Parti québécois.

Je me suis récemment plongé dans Raisons communes, de Fernand Dumont. Sorti en 1995, cet essai de Dumont conserve néanmoins toute sa pertinence et son actualité. Dumont y décrit la situation du Québec par rapport à la reconfiguration centralisatrice du Canada à la suite du rapatriement constitutionnel de 1982, qui s'est faite malgré le Québec et contre le Québec. Comme on le sait, l'enchâssement de la Charte des droits et libertés et l'article faisant du Canada un pays multiculturel ont, une bonne fois pour toutes, cloué le clou dans le cercueil du caractère bi-national du Canada. Les Québécois devenaient une culture parmi d'autres et subissaient collectivement l'institutionnalisation du nouveau projet canadien, qui avait désormais préséance sur leur propre projet québécois.

Collectivement, depuis 1982, les Québécois ne peuvent plus choisir librement leur vision de la société et du vivre-ensemble si leur conception des choses diffère du projet canadien défini par la Charte des droits et libertés et interprété par des juges non élus, mais plutôt nommés par le premier ministre du Canada.

Devant ce constat et face à la nouvelle donne canadienne, Fernand Dumont, lucide, en tirait la conclusion suivante, qui représente très bien l'enjeu national posé par le dépôt de cette Charte québécoise:

‹‹ce sont deux conceptions de la nation et de l'État qui s'affrontent. Ou bien les citoyens, les Québécois comme les autres, adopteront résolument le projet par lequel le gouvernement fédéral préside au parachèvement d'une nation politique et d'une culture programmée en conséquence; ou bien les Québécois, inspirés par une conception culturelle de la nation qui est leur héritage historique, se donneront une organisation politique en ce sens›› (Fernand Dumont, Raisons communes, Boréal compact, 1997, p.50.)

Inutile d'en rajouter, tout est là. Et ce noeud gordien à trancher que nous avons trop longtemps laissé en plan, pour qu'il soit définitivement tranché, il ne faudra pas hésiter à utiliser la clause dérogatoire de la Charte canadienne s'il le faut.


Enjeu mondial

Un troisième enjeu, mondial celui-là, est lié, selon moi, à l'adoption de cette charte des valeurs québécoises. Pour quiconque analyse les forces à l'oeuvre sur notre planète et plus particulièrement en Occident, il est clair que l'enjeu principal de notre époque consiste à savoir si l'Occident sera uniformisé ou si les nations subsisteront. La dynamique à l'oeuvre au sein du Canada depuis 1982 tend à se transposer au niveau occidental depuis les années 1980, dynamique mise de l'avant par quelques apprentis sorciers se croyant éclairés. Cette dynamique consiste à ce que les États s'effacent en laissant les individus soumis au diktat des multinationales et du marché globalisé, favorisé par le libre-échange et uniquement protégés par des chartes de droits interprétées par des tribunaux. On soustrait le politique de l'équation et on retourne à l'état de nature, duquel les penseurs politiques des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles avaient pourtant tenté de nous soustraire. On s'imagine qu'à terme et malgré les embûches, les individus uniformisés par la culture de masse anglo-américaine seront en communion au sein du ‹‹meilleur des mondes››. C'est toutefois oublier que l'être humain est un être profondément spirituel et culturel et que ces deux particularités sont profondément enracinées dans l'histoire et dans l'agir humain. Comme l'avait compris Malraux, ‹‹la culture, c'est ce qui fait de l'homme autre chose qu'un accident de l'Univers››. Nous ne sommes pas que des êtres rationnels avec des intérêts, nous ne sommes pas que des homo oeconomicus, l'humain possède ce quelque chose de plus qui échappe peut-être à nos apprentis sorciers (peut-être en sont-ils dépourvus?), un quelque chose qui faisait dire à Cicéron que ‹‹la partie principale de l'âme s'appelle l'esprit››. Or, cet esprit humain incarné ici-bas est à l'oeuvre et il ne peut se satisfaire du consumérisme et du matérialisme exacerbé, il se nourrit également de culture et de transcendance, choses qu'il retrouve dans sa propre culture, dans sa nation et dans l'histoire, qu'il ne laissera pas s'étioler sans rien faire.

Ainsi donc et pour revenir à notre propos, l'adoption de la Charte des valeurs québécoises incarne notre capacité collective, au Québec, d'agir et de légiférer sur notre territoire. Elle incarne notre emprise sur notre politique ainsi que notre volonté de dire haut et fort que notre territoire et notre société ne sont pas un énorme marché où quiconque peut arriver comme il veut et y faire ce qu'il veut. Notre pays est un endroit habité par des gens et ceux-ci entretiennent une certaine conception de la vie en société, une culture particulière ainsi que certaines valeurs communes auxquelles ils tiennent. Nos valeurs et notre conception des choses, institutionnalisées, viendront ainsi rappeler aux visiteurs et aux nouveaux arrivants leurs devoirs envers leur société d'accueil. Elles viendront leur rappeler que, de la même manière qu'un individu possède certaines prérogatives et certains droits sur sa propriété dans la société libérale, un peuple jouit des mêmes droits sur son territoire et peut imposer certaines normes à autrui. En somme, pour le dire avec Régis Debray:

‹‹la perpétuation d'une personne, collective ou individuelle, se paye d'une sage humiliation: celle de ne pas être partout chez elle (...) C'est en se dotant d'une couche isolante, dont le rôle n'est pas d'interdire, mais de réguler l'échange entre un dedans et un dehors, qu'un être vivant peut se former et croître (...) Le succès reproductif des closeries soigneusement tamisées qu'on appelle des cultures est à cette condition››. (Éloge des frontières, Gallimard, p.36-38.)

Nos politiques et nos valeurs, institutionnalisés, constitueront donc cette couche isolante indispensable à ce qu'on ne se dissolve pas dans le néant globalisé.


Conclusion

Tels sont donc, à mon avis, les enjeux sous-jacents liés à l'adoption de cette Charte des valeurs québécoises. Celle-ci ne constitue qu'une prémisse, qu'une rupture nécessaire qui devra être suivie d'autres actions allant dans le même sens. Au niveau sociétal, il s'agit, tout en respectant les droits fondamentaux des individus, de favoriser le vivre-ensemble, la pensée commune et ce qui nous rassemble face à l'exacerbation des différences engendrée par le multiculturalisme et la Charte canadienne des droits imposés au Québec depuis 1982. À cet égard, l'adoption de la Charte représente également un enjeu national, soit la réaffirmation de notre volonté politique face au centralisme d'Ottawa favorisé, encore une fois, par l'enchâssement de la Charte canadienne dans la Constitution qui nous a été imposée et que nous n'avons toujours pas signée. Enfin, le troisième enjeu est mondial. Par notre capacité à nous définir et à imposer nos normes politiquement, le Québec pourrait constituer le fer de lance de la réaffirmation politique des nations en Occident et, du même coup, mettre en échec les forces uniformisantes qui y sont à l'oeuvre.

Selon nous, ces trois enjeux, à eux seuls, justifient amplement que l'on se mobilise et que l'on se range derrière notre gouvernement pour démontrer que la population appuie le projet de Charte québécoise.


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