LES BLOGUES

Nous avons des solutions

Il revient au ministre de faire ses devoirs pour les consulter et de faire preuve de gestion participative dans le réseau de la santé en s’assurant que le personnel infirmier ait sa place à la table des décisions.

09/02/2018 09:00 EST | Actualisé 09/02/2018 10:04 EST
Getty Images/iStockphoto

M. Couillard a demandé aux infirmières et infirmiers de proposer des solutions à la crise actuelle. Cela fait plus de 25 ans que des solutions sont proposées. Il revient au ministre de faire ses devoirs pour les consulter et de faire preuve de gestion participative dans le réseau de la santé en s'assurant que le personnel infirmier ait sa place à la table des décisions. Dans cet article, nous résumons plusieurs pistes de solutions. Chacune s'appuie sur des données probantes et qui ont fait leurs preuves là où elles ont été mises en œuvre, que ce soit au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Australie. Il convient de souligner que plusieurs de ces solutions sont également pertinentes pour d'autres personnels soignants, tel que les préposés aux bénéficiaires.

#1 : Abolir le temps supplémentaire obligatoire

À moins d'abolir le temps supplémentaire obligatoire (TSO), toutes les autres solutions proposées ici sont vouées à l'échec. Le TSO contribue à la pénurie infirmière, il pose un risque à la santé et la sécurité des patients et il ne respecte pas les droits fondamentaux en matière de santé et bien-être au travail. Bien que cette façon dysfonctionnelle de gérer le personnel infirmier soit solidement ancrée dans le système de santé québécois, il est indispensable qu'elle soit éliminée.

#2 : Instaurer des ratios infirmier(e)s-patiens sécuritaires

Les ratios sécuritaires font partie des solutions proposées depuis plusieurs années au Québec. En novembre dernier, la FIQ lançait son livre noir pour dénoncer l'état critique des soins infirmiers et exiger des ratios sécuritaires. De nombreuses études (dont certaines datent d'il y a déjà plus de 20 ans) confirment qu'augmenter le nombre d'infirmières par rapport au nombre de patients réduit les durées d'hospitalisation, les taux de réadmission à l'urgence, la mortalité des patients, les erreurs de médicament et, chez le personnel infirmier, les blessures et le burnout. Les ratios sécuritaires contribuent également à stabiliser les équipes de soins et à améliorer la qualité des milieux de travail. De telles données sont trop saisissantes pour être encore ignorées. Aux États-Unis, le syndicat National Nurses United introduit présentement des projets de loi pour forcer les milieux de soins à respecter les ratios sécuritaires infirmières-patients. Pourquoi pas au Québec?

#3 : Offrir des postes à temps complet

Le dernier Portrait sommaire de l'effectif infirmier 2016-2017 publié par l'Ordre des infirmiers et infirmières du Québec (OIIQ) rapporte que moins de 60% du personnel infirmier travaille à temps complet. Chez les nouveaux diplômés, ce taux se chiffre à 19% seulement. Pour que l'offre de postes à temps complet fasse une différence dans l'ensemble du système, il faut d'abord et avant tout abolir le TSO. En d'autres mots, il faut abolir la peur qu'un temps complet se transforme en surcharge et en épuisement professionnel.

#4 : Soutenir les infirmières présentements dans le réseau

Selon le Portrait sommaire de l'effectif infirmier 2016-2017, les départs de la profession pour des raisons autres que la retraite sont toujours à la hausse. Les solutions proposées plus haut augmenteraient la rétention du personnel infirmier. Pour ce faire, il est primordial de prendre soin des jeunes diplômés pour qu'ils se sentent soutenus, valorisés et capables de demeurer dans la profession pour toute leur carrière. Il faut faire de même avec les infirmières et infirmiers d'expérience, qui sont la principale source de soutien et de mentorat dans les équipes infirmières et un facteur essentiel de continuité et de stabilité dans les soins.

#5 : Utiliser le personnel selon ses pleines compétences

Il y a de nombreuses connaissances et compétences infirmières qui sont sous-utilisées dans le système actuellement. Il faut laisser les infirmières et infirmiers pratiquer selon le champ de compétence prévu par la loi et en vertu duquel ils ont été formés. Ceci est vrai pour les infirmier(e)s, les infirmier(e)s auxiliaires et les infirmier(e)s praticien(ne)s. Parallèlement, il est essentiel d'éliminer toute tâche administrative qui surcharge le personnel sans valeur ajoutée aux soins. De telles tâches, qui peuvent être réalisées par du personnel administratif, constituent une mauvaise utilisation des compétences en éloignant le personnel infirmier des soins directs aux patients.

#6 : Assurer une représentation infirmière à tous les paliers

L'OIIQ note que, depuis 5 ans, le nombre d'infirmiers et infirmières occupant des postes de gestion est à la baisse. Il est essentiel d'assurer une représentation infirmière à tous les paliers du réseau et du gouvernement. Il faut cesser de tenir pour acquis que les gestionnaires professionnels, les comptables, les spécialistes de la gestion du risque, les consultants et les avocats sont les plus compétents pour administrer le système de santé. Il en va de même avec les médecins, dont la voix et les intérêts sont surreprésentés dans les cercles décisionnels malgré leur nombre restreint comparativement au personnel infirmier (75 000 infirmier(e)s contre seulement 22 000 médecins). L'approche médico-centriste est dépassée et le gouvernement actuel en fait largement la démonstration.

#7 : Investir dans le capital intellectuel infirmier

Le capital intellectuel infirmier désigne les connaissances, l'expertise et les habiletés (ex : résolution de problèmes, communication, planification, coordination, etc.) que possède le personnel infirmier et que ce dernier déploie dans le cadre des soins prodigués aux patients. Des chercheures en sciences infirmières, dont Christine L. Covell, ont montré qu'en investissant dans les effectifs et le développement professionnel du personnel infirmier, on obtient de meilleurs résultats autant en termes de soins infirmiers qu'en termes organisationnels. Quand des infirmier(e)s demandent des accommodements d'horaire pour compléter une formation, un certificat ou un diplôme, leur employeur a donc intérêt à se prévaloir de cette initiative puisqu'il sera le premier bénéficiaire de ces nouvelles connaissances. Cette valorisation augmente également la rétention du personnel infirmier qui voudra d'autant plus s'investir dans son milieu professionnel.

#8 : Respecter l'autonomie de la profession infirmière

Il existe un déséquilibre fondamental entre le contrôle exercé par la profession infirmière dans le système de santé, et sa part de responsabilité dans celui-ci. La responsabilité (la capacité à accepter les conséquences de nos actions) doit nécessairement s'accompagner d'un certain niveau d'autorité (la capacité à prendre des décisions et agir). Or, la capacité du personnel infirmier à prendre des décisions est réduite à presque rien, alors qu'on lui fait porter une part disproportionnée de la responsabilité des failles du système de santé. Par exemple, une infirmière porte seule la responsabilité d'une erreur de soins même si cette erreur est liée à de l'épuisement provoqué par du TSO imposé par son milieu de travail. Aucun autre professionnel de la santé ne se fait empiéter sur sa capacité à s'autodéterminer, à établir son champ de pratique et à gérer son contexte de travail comme le personnel infirmier. Il est plus que temps de rétablir un équilibre.

Ce texte est également cosigné par Patrick Martin, inf., PhD, Professeur adjoint, Faculté des sciences infirmières, Université Laval et Louise Bouchard, inf., PhD, Professeure retraitée, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal.

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost