Marie-Lyse Paquin

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Les Lois intolérables

Publication: 20/03/2012 16:50

Mon directeur de maîtrise, humaniste au savoir encyclopédique, nous disait avec un petit sourire en coin : «Les Anglais font des réformes et les Français font des révolutions.» Et les Québécois font des révolutions tranquilles, ai-je pensé.

J'ai passé deux des plus belles années de ma vie au XVIIIe siècle et je m'y réfugie encore parfois, au milieu d'une rêverie révolutionnaire anachronique.

Ottawa, début du XXIe siècle, le gouvernement conservateur entiché de la tradition monarchique anglaise, propose des « réformes » intolérables : Loi C-10 sur la justice criminelle, projet de loi C-32 sur les droits d'auteurs, projet d'abolition du registre des armes à feu, retrait de droits de grève, retrait du protocole de Kyoto et j'en passe. Il devient coutume d'adopter des lois à grands coups de bâillon.

Dans quelques années, les historiens pourraient parler des Lois intolérables du gouvernement Harper en référence aux Actes intolérables qui ont mené à la Révolution américaine. Quel sera le point de rupture? Qui prendra la Bastille?

Sans être devins ou futurologues, nous savons bien que nous ne pourrons pas continuer à vivre comme nos parents. Nous devinons à peine les sacrifices que nous devrons faire au cours des prochaines années
Quand on évoque les révolutions, plusieurs voient l'image d'une foule enragée brandissant des têtes coupées au bout d'une fourche. Même si nous gardons nos têtes bien vissées sur nos épaules, les affrontements risquent de se multiplier, et la révolution d'être beaucoup moins tranquille si personne n'écoute.

Et si nous convoquions des « États Généraux » pour repenser en profondeur nos priorités et la distribution des richesses? Est-ce que les jeunes, les boomers, les riches, la classe moyenne et les pauvres défendront leurs privilèges chacun dans leur coin? Est-ce qu'on arrivera au contraire à s'unir devant des ennemis communs? Que ces ennemis se nomment Harper, le réchauffement climatique, la vente à rabais de nos ressources ou la contre-révolution!

L'étincelle ne s'allumera peut-être pas dans notre ancienne colonie française, mais mon espoir d'assister à de profonds changements sociaux au cours de mon existence semble de plus en plus réaliste.
Dans ma rêverie anachronique, le mouvement des indignés me rappelait la marche des femmes de Paris à Versailles pour réclamer du pain à Louis XVI en octobre 1789.

Enfant de la classe moyenne née au milieu des années 70, je n'ai jamais manqué de pain ni de Nutella. Je suis de cette génération qui a marché pour la Loi 101 au Cégep, qui a nourri de grands espoirs en 1995 et qui s'est réfugiée dans le travail, les nouvelles bébelles « révolutionnaires » et un mini baby boom bercé par nos rêves fragiles de famille fonctionnelle.

Je n'étais pas à Berlin quand on a démoli le mur, mais j'étais à San Francisco le soir de l'élection de Barack Obama. C'est là que j'ai senti pour la première fois l'extase collective, la joie qui éclate à chaque coin de rue, les larmes qui coulaient malgré moi. C'est si bon de gagner quelque chose de plus grand qu'une coupe Stanley! Je me suis permis de croire à de grands changements, même si tout le monde savait que les obstacles seraient de taille.

Nous sommes de véritables cancres quand il s'agit d'apprendre les leçons de l'histoire. La lecture de la « Brève histoire du progrès » de Ronald Wright devrait finir de vous en convaincre. N'empêche que j'espère contribuer à un nouveau point sur la ligne du temps au XXIe siècle. Un gros point sans taches de sang, sous lequel il sera inscrit « Adoption d'un nouveau système mondial de distribution des ressources et de la richesse. »

Et non, Internet n'est pas la Révolution, c'est un moyen de communication, un moteur à propulsion rapide de l'information. Quand les jeunes sont dans les rues, Jean Charest ne peut pas écrire dans son journal : « Aujourd'hui, rien » comme Louis XVI, le 14 juillet 1789. Quoique...

Au XXIe siècle, on s'intéresse tellement à la technologie et si peu à l'Homme que je n'ai pas pu suivre les traces de mon professeur, le dernier humaniste qui a pris sa retraite peu après ma graduation.

 

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