Marie-Claude Ducas

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Eh Bien Oui, Je Blogue Pour Le Huffington Post. Malgré Tout. Et Voici Pourquoi.

Publication: 8/02/2012 14:41

Avant même d'être lancé, le Huffington Post a déjà soulevé un débat. Dans le milieu du journalisme à tout le moins, où beaucoup ont été grandement choqués par le fait les blogueurs n'y seraient pas payés. Pour avoir une idée des réactions, ce premier billet de Simon Jodoin, directeur du développement des nouveaux médias à Voir et Hour, puis celui-ci publié deux jours plus tard, de même que ce blogue de Nathalie Collard, journaliste spécialisée en médias à La Presse, représentent un bon échantillon. Et on a appris depuis, environ une semaine avant le lancement, qu'une dizaine de blogueurs qui avaient d'abord annoncé leur collaboration ont finalement changé d'avis.

Pourtant, au départ, rien de nouveau sous le soleil. Le Huffington Post, créé en 2005, a d'abord fait sa renommée grâce à sa palette de blogueurs, très diversifiée et parfois étonnante : des auteurs et scénaristes tels Nora Ephron (Silkwood, When Harry met Sally) Larry David, (Seinfeld, Curb your Entousiasm), de même que des gens de divers horizons politiques, et toute une brochette d'auteurs, blogueurs et journalistes. Parmi les premiers blogueurs, on a aussi retrouvé les regrettés Norman Mailer, écrivain, et Arthur Schlesinger Jr., ex-conseiller et historien de la famille Kennedy, (celui-là même qui avait mené les conversations inédites avec Jackie Kennedy diffusées l'automne dernier), respectivement âgés, à l'époque, de 82 et 88 ans. Schlesinger, qui n'utilisait pas le courriel, faxait ses blogues. Norman Mailer les dictait parfois par téléphone. Je reviendrai d'ailleurs une autre fois sur le sujet de ces blogueurs issus de l'ère « pré-internet ».

Et puis oui, tout ce beau monde a toujours écrit gratis. Ainsi que l'a déjà expliqué la co-fondatrice, Arianna Huffington tant par écrit que dans ses entrevues et conférences, elle a créé le Huffington Post afin d'amener sur la place publique des points de vue et des voix que l'on n'entendait pas autrement. Et creuser des sujets comme seul internet permet de le faire. Contrairement à ce que l'on croit souvent, estime-t-elle, ce sont les médias d'information « traditionnels » qui sont superficiels : dans les journaux et à la télé, une manchette chasse l'autre, et on passe vite à la prochaine « grosse histoire ». Sur internet, les journalistes et, souvent, les blogueurs, peuvent creuser un sujet jusqu'à plus soif, et le faire évoluer selon les commentaires et les faits amenés par les membres du public, et par d'autres blogueurs.

Plus fort que l'argent

Avec l'arrivée d'internet et des blogues, le mot-clé est: conversation. Finie, la communication à sens unique. Avant, il y avait, d'un côté, les médias, qui publiaient ou diffusaient des reportage, et,de l'autre, le public qui n'avait qu'à lire ou écouter. Maintenant, avec internet, les réactions sont instantanées et peuvent être répercutées à grande échelle. Et surtout, n'importe qui peut créer son propre média, et rejoindre des milliers, des centaines de milliers, et même, comme c'est le cas pour des blogues tels Boing Boing ou un site comme TMZ , des millions de personnes. Plus besoin de disposer d'immenses moyens techniques et financiers, comme c'était le cas auparavant. Ici, La Clique du Plateau, avec ses commentaires frondeurs sur les médias et le showbizz québécois, a réussi à gagner son public. Certains croyaient même qu'il s'agissait d'un « insider » du milieu. Non: simplement un passionné du domaine. Et il existe, dans le monde, des millions de blogues, sur des sujets aussi divers que la conciliation travail-famille, la maternité, la vie de père à la maison, le jardinage, la rénovation, etc. Il ne faut, essentiellement, que de la matière grise, la capacité de communiquer... et la passion.

C'est l'autre mot-clé dans l'univers des blogues : la passion. « Le nouveau divertissement, c'est l'expression, souligne Arianna Huffington. On se demande pourquoi les gens vont rédiger des articles pour Wikipédia sans être payés; on ne s'est jamais demandé pourquoi les gens restaient écrasés devant la télé sans être payés.» Pouvoir s'exprimer et être lu, se révèle un moteur d'une puissance incroyable. Plus fort même que l'argent. Les gens vont parfois bloguer pour faire connaître leur entreprise, leur mouvement politique, leur livre, leur création artistique... ou, tout bonnement, partager leurs expériences et leurs opinions.

Blogues et journalisme : choc de culture

Entre l'univers des blogues et celui du journalisme, il y a donc un choc de culture, que, chez bien des journalistes, on ne saisit pas encore complètement. Et c'est pourquoi ce concept de gratuité hérisse tellement de monde. Pourtant, HuffPost ou pas, des gens vont continuer de créer des blogues... Et ceci dit, depuis février 2011, une nouvelle donnée s'est ajoutée au dossier : Arianna Huffington a vendu, pour 315 millions$, le Huffington Post à AOL, conglomérat américain d'internet et des médias. Afin, soulignait-elle, d'en financer l'expansion. De fait, le HuffPost a lancé, depuis, une édition canadienne-anglaise, britannique, française, et, aujourd'hui, québécoise. Et c'est là qu'a émergé le débat sur la gratuité: certains blogueurs ont intenté une poursuite, alléguant que le Huffington Post a fait tout cet argent « sur leur dos ». Poursuite qui semble jugée, en général sans grand fondement.

Il reste que, pour le Huffington Post, la donne a changé, côté image: ce n'est plus petit le site indépendant créé, envers et contre tous, par une passionnée du partage de l'information, mais un « géant américain » qui vient exploiter nos ressources et perturber le paysage médiatique (en créant quand même, disons-le, des emplois en journalisme, même si ce n'est pas des masses).

Tout cela a quand même contribué à faire ressortir des choses intéressantes ici. Par exemple, les collaborateurs d'Urbania sont bénévoles, en ligne comme en imprimé*. C'est aussi le cas au site web Le Globe, où on souligne quand même qu'on a comme but ultime de rémunérer les blogueurs un jour... Mais y arriveront-ils? Et si jamais ils le font en se vendant à une plus grande entreprise, se feront-il clouer au pilori? Combien d'argent les blogueurs réclameront-ils? Entre temps, Voir a mis sur pied un programme de rémunération des blogueurs sur la base des revenus générés, puis a recruté une série de nouveaux blogueurs.

Côté rémunération, on est loin du pactole. Mais, comme l'écrivait Simon Jodoin, « c'est un principe, un point de départ ». Bravo pour ça : voilà une amélioration tangible dans le paysage médatique. Mais, on le voit, il n'y a pas de réponse simple, pas plus ici qu'ailleurs dans le monde.

Et pourquoi je blogue là

Comme journaliste, je me suis évidemment questionnée lorsqu'a émergé la possibilité de bloguer au Huffington Post: est-ce la chose à faire? Quel est mon intérêt? Quel message cela enverra-t-il a sur le métier de journaliste, et sur la valeur du contenu ? Sur ces questions, je ne vous recommanderai d'ailleurs jamais trop de lire l'excellent billet de Martin Lessard à ce sujet sur le blogue Triplex de Radio-Canada.
Et en ce qui me concerne, pour commencer, je blogue de toute façon. Pour explorer et décanter des sujets qui m'intéressent, et que, souvent, je compte développer pour des reportages ou des chroniques. Pour recueillir des opinions et des commentaires sur ces sujets. Et, puis, comme tous les blogueurs, parce que j'aime cela. Ma présence sur le Huffington Post va seulement me permettre de donner à certains billets une résonnance plus grande.

Et pourtant, comme lectrice, le Huffington Post n'est pas au départ, mon média préféré, et je fréquente assez peu, pour l'instant, l'édition américaine, et canadienne-anglaise. Je suis davantage malgré tout, attirée vers des médias « établis », à qui j'ai appris à faire confiance pour sélectionner l'information importante, la rendre simple et compréhensible, et, sélectionner des chroniqueurs qui m'éclaireront, en apportant des perspectives et du recul. Autrement dit, pour m'épargner du temps et de l'énergie. Au Huffington Post, on nous place plutôt devant l'abondance, en semblant dire : « vous trouverez bien ce qui vous intéresse ».

Cela représentera-t-il, au final, un ajout de valeur dans notre paysage médiatique? Je n'en sais rien, mais c'est néanmoins quelque chose d'excitant qui arrive. Et, tant qu'à faire, j'aime autant en faire partie. Et puis si, comme certains le soutiennent, on est ici en présence d'un joueur étranger venu nous « exploiter », je peux au moins me dire que je l'exploite en retour.

*MAJ 8-2-2012 au soir.

En ce qui a trait à la rémunération des collaborateurs de Urbania, Philippe Lamarre, créateur de Urbania, producteur et directeur de création à Toxa, m'indique que que l'affirmation comme quoi Urbania ne rémunère pas ses collaborateurs est fausse, et m'envoie la précision suivante:

"Les blogueurs récurrents ont un cachet mensuel et les collaborateurs réguliers au magazine sont "récompensés" par des mandats plus payants via Toxa (précision de MCD: agence de création et maison de production, qui possède Urbania) ou selon le troc que l'on fait avec nos partenaires. Bref, c'est certain qu'on ne sera jamais L'Actualité, mais on ne veut plus de cette étiquette. Mais c'est certain que c'est le dévouement et la loyauté de nos collaborateurs qui nous a permis de survivre depuis bientôt neuf ans."

 

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