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À quand la paix au Soudan du Sud?

23/08/2015 10:39 EDT | Actualisé 23/08/2016 05:12 EDT

Dans la plus jeune nation du monde, la joie a laissé place à la tristesse et l'angoisse. Quatre ans après avoir gagné leur indépendance du Soudan, les Sud Soudanais doivent à nouveau faire face à un conflit qui se prolonge. En décembre 2013, à la suite d'une rupture politique entre le président Salva Kiir et Riek Machar, son député remis de ses fonctions, la violence a éclaté entre l'armée du Soudan du Sud loyale au président et le MPLS dans l'opposition, une milice rebelle soutenant Machar.

Alors que cette lutte absurde pour le pouvoir fait rage, les civils sont les premiers à en subir les conséquences. Malgré de nombreuses promesses, les deux parties dans ce conflit n'ont pas pris les mesures nécessaires afin d'empêcher les abus et de contraindre les auteurs à répondre de leurs actes. Ils ne respectent pas la responsabilité de protéger, selon laquelle il incombe à l'État de prévenir et de mettre fin au génocide et aux atrocités de masse. Plusieurs organisations ont déjà documenté de graves violations de droits de l'homme commises par les deux parties: assassinats, viols, recrutement d'enfants soldats, et des déplacements massifs et systématiques de population, pour n'en citer que quelques-unes.

Alors que la crise humanitaire au Soudan du Sud mériterait l'attention internationale, les dirigeants politiques régionaux, l'Union africaine, le Conseil de Sécurité de l'ONU, ainsi que l'Autorité intergouvernementale pour le développement (Intergovernmental Authority on Development - IGAD), organe responsable du processus de médiation, n'ont pas pris de mesures claires afin d'arrêter le conflit. Malgré la signature de nombreux accords de paix, ces efforts ont constamment échoué à cause du manque de volonté politique non seulement des deux parties, mais aussi des acteurs régionaux qui ont des intérêts particuliers à défendre au Soudan du Sud.

Il est malheureux de la part de l'Union africaine d'avoir pris la décision de reporter la publication du rapport de la Commission d'enquête sur le Soudan du Sud. Ce rapport détaille les atrocités commises depuis décembre 2013 et serait un pas important dans la lutte contre l'impunité qui ne fait que prolonger les combats. Ce n'est que récemment que le Conseil de l'ONU a finalement imposé des sanctions ciblées envers les éléments perturbateurs dans ce conflit. Il évite néanmoins encore d'imposer un embargo sur les armes au Soudan du Sud et de garantir la poursuite en justice des responsables d'abus des droits de l'homme.

Le vrai levier nécessaire afin de forcer les belligérants à faire des concessions n'a pas été exercé à cause des tensions entre les acteurs régionaux qui ont plus au moins secrètement interféré dans le conflit. Observant la relation entre les mandataires locaux et leurs commanditaires, Akshaya Kumar du Enough Project, explique que les réseaux économiques prédateurs jouent un rôle central dans la guerre civile, une guerre principalement menée par des élites qui tentent de renégocier leur part de la balance politico-économique par la violence. Les puissances régionales et les élites locales se sont tournées vers des relations « patron-client » afin de satisfaire leurs agendas politiques et kleptocratiques.

L'armée sud-soudanaise (SPLA) dirigée par Kiir a pu bénéficier de l'appui de bailleurs de fonds étrangers. L'Ouganda a tenté de renforcer les revendications de pouvoir de Kiir afin de miner l'influence du Soudan, son rival historique. Un autre ami du gouvernement sud-soudanais est l'Éthiopie, pays dont les frontières poreuses rendent une cessation des hostilités impératives. Pour empirer les choses, la SPLA laisse des milices, telle que celle de l'ethnie Bul Nuer afin de l'aider à combattre l'opposition tout en les laissant commettre des violations de droits de l'homme.

Le MPLS dans l'opposition ne fait pas cavalier seul. Lors de la partition du pays, le Soudan s'en est tiré avec de maigres ressources naturelles par rapport au Soudan du Sud. Le gouvernement de Khartoum serait enchanté de pouvoir exercer son autorité sur les politiques sud-soudanaises et s'est allié à Machar et ses acolytes. Le Soudan appuie sûrement aussi l'opposition afin de contrecarrer l'intervention de l'Ouganda. De plus, d'après l'Institute for Security and Peace, « des opérateurs érythréens donnent secrètement leur appui aux forces de l'opposition sud-soudanaise » afin de renouveler leur partenariat stratégique avec le Soudan.

De ce fait, au lieu d'un état gouverné par des dirigeants responsables qui prennent en main la sécurité des citoyens, le Soudan du Sud est devenu une arène où se confrontent des acteurs friands de pouvoir. Fait important: l'absence totale de responsabilité pour les crimes commis par ces différents acteurs. Le degré d'impunité est élevé dû à l'absence de pressions internationales et régionales, ainsi qu'à la présence des acteurs perturbateurs lors de négociations de paix.

Comme le confie Skye Wheeler de Human Rights Watch, dans cette crise où il n'y a ni bon ni mauvais, il est à espérer que l'implication de la communauté internationale fera enfin bouger les choses. En effet, nous sommes peut-être à un point tournant. Dans son récent discours à l'Union africaine, le président Obama a précisé que les États-Unis reverraient les outils à leurs dispositions afin de se montrer plus intransigeants envers toutes les parties prenantes si jamais l'accord de paix n'avait pas lieu. De plus, grâce au nouveau IGAD+ (UA, ONU, É-U, Grande-Bretagne, UE, Norvège, Chine), les acteurs régionaux y penseront peut-être à deux fois avant de se permettre les mêmes libertés que celles exercées jusqu'à ce jour.

Mais l'action ne doit pas venir que d'en haut. La société sud-soudanaise est en train de grandir, mais vu le manque de volonté des dirigeants nationaux et régionaux à protéger les intérêts de la population, il est important que la société civile s'implique dans le processus de paix afin d'être entendue. Il faut lancer un message clair: dans une nation, les besoins et les droits fondamentaux de citoyens doivent être pris en compte. Invitons-nous donc à la table des négociations. Ceci inclut les femmes, les jeunes et les groupes minoritaires. Aucun accord de paix ne peut réussir sans l'inclusion non seulement des parties dans le conflit, mais aussi de ceux qui en subissent les conséquences dévastatrices.

Il y a quatre ans, le peuple du Soudan du Sud a demandé une nation. Maintenant ils demandent aussi la paix. Ils doivent avoir l'opportunité de participer à la construction d'un pays durable et en paix dont ils peuvent être fiers.

Ce blogue a été écrit en collaboration avec Noah Schouela, jeune délégué à l'Institut montréalais d'étude sur le génocide et les droits de la personne

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