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Je ne suis pas Rain Man

28/03/2014 12:44 EDT | Actualisé 27/05/2014 05:12 EDT

On répète inlassablement que les préjugés ont la couenne bien dure. Dure comme ces croustilles de lard salé dont on nous gave à la printanière cabane à sucre, portant un nom d'oreille affublé d'un qualificatif surprenant à consonance religieuse. Quotidiennement, je lis des articles très convaincus et des commentaires pointus au sujet de l'autisme. Et presque à chaque instant, ce sont mes propres oreilles qui frisent à la prise de connaissance d'autant de préjugés et d'histoires de ma grand-mère. Des concepts désuets se bousculent dans l'imagination populaire, tout comme une foule en délire à l'ouverture d'un nouveau Walmart ou au lancement du dernier gadget d'Apple. Aujourd'hui, il faudrait commencer par zigouiller une bonne fois pour toutes un mythe bien ancré : Rain Man n'égale pas autisme.

Rain Man, la référence populaire

C'est bien regrettable, mais Rain Man est devenu LA référence populaire en matière d'autisme pour une majorité d'individus non-confrontés régulièrement à cet état d'être différent. Raymond Babbitt est le personnage qui a figé dans le temps l'image de l'autiste pour le grand public. Mais oui, je sais, l'interprétation de Dustin Hoffman était tout simplement remarquable, on a tous craqué. Et on s'y est attaché sans retenue aucune.

La machine hollywoodienne, huilée de tendres moments et de répliques rigolotes a bien kidnappé le spectateur dans d'émotionnelles montagnes russes. Mais on oublie, hélas, que c'est de la fiction divertissante. De toute manière, ne me demandez jamais de compter 246 cure-dents savamment parsemés sur vos carreaux de sol en ardoise grise dernière tendance. C'est peine perdue. Je vous répliquerai tout bonnement, avec impatience, de les ramasser.

Mais voilà que l'ultime révélation arrive alors. Attachez hardiment votre tuque à pompons et tous vos bonnets de laine avec une broche bien solide : l'homme qui a inspiré le film n'était même pas autiste!

L'américain Kim Peek est né avec une anomalie cérébrale (le syndrome FG, selon les dernières conclusions) et était également porteur du syndrome du savant. Rain Man est donc, tenons-nous le pour dit, un film dédié au syndrome du savant. C'est à ce dernier phénomène que Rain Man tient principalement sa mémoire prodigieuse et ses capacités étonnantes de calcul.

On a agrafé par la suite au personnage quelques grossiers clichés autistiques fortement caricaturés tirés des connaissances embryonnaires que nous avions de l'autisme à la fin des années 80 : ne pas supporter de changement brusque à ses routines rigides et répétitives, s'exprimer avec une robotique monotonie saccadée, échapper de multiples tics nerveux, éviter les regards des autres humains et j'en passe. En vérité je vous le dis, prendre uniquement ses connaissances de l'autisme avec Rain Man est l'équivalent de s'illusionner d'apprendre le fonctionnement précis des services secrets britanniques en visionnant l'intégral du coffret du 50e anniversaire des films de James Bond. La vraie vie en est fadement bien loin.

Le syndrome du savant

Dans nos références contemporaines sur l'autisme, le britannique Daniel Tammet, est porteur du syndrome d'Asperger, mais additionné au syndrome du savant. En 2004, il a récité devant public 22 514 décimales de Pi, sans faire la moindre erreur, et ce, durant 5 heures, 9 minutes et 24 secondes. Certains savants maîtrisent également le calendrier perpétuel et sont capables de vous dire en un clignement d'yeux le jour de la semaine associé à votre date de naissance, celle de votre Chihuahua adoré ou le jour où vous avez égaré pour de bon les clefs de votre vieille Hyundai couleur rouge Rio. Un lundi ou un jeudi, rien de moins. Mais tous les porteurs du syndrome du savant ne sont pas non plus systématiquement sur le spectre autistique.

Et les vrais autistes?

Tout autant que le concept voulant qu'une majorité d'autistes soient déficients intellectuels, la légende du savant autiste à la mémoire eidétique demeure. Il est vrai que beaucoup d'autistes possèdent une mémoire précise des faits et une mémoire photographique. D'ailleurs, il est couramment admis que chez les personnes conjuguant leur vie avec le syndrome d'Asperger, le quotient intellectuel va de normal à supérieur, pour la majorité d'entre eux. La déficience intellectuelle n'est donc pas tapie dans le balluchon de tous.

Mais tous les autistes ne sont pas ou des savants ou des déficients intellectuels. La majorité d'entre eux se retrouvent entre les deux pôles, loin des images spectaculaires. Et il ne faut pas conclure dans la même foulée qu'autiste non-verbal signifie automatiquement déficience intellectuelle. Des tests graphiques, tels que les matrices de Raven, permettent à ces derniers d'obtenir des scores impressionnants, battant le plus souvent les individus typiques (non-autistes) et les aspergers.

Mais de l'autiste intermédiaire, nous n'entendons que très peu parler concrètement. Il faut donc se rendre à un triste constat : l'autiste ordinaire n'est pas vendeur. C'est pourtant lui qui compose la majorité du groupe touché par l'autisme. Alors dans l'ignorance, on s'en tient presque à une image unique, frappante, mais inadéquate. En dissociant Rain Man de l'autisme, nous arriverons peut-être un peu plus à remettre pendules, montres de poche et fours à micro-ondes à l'heure juste. Espérons-le.

Découvrez d'autres textes de Marie Josée Cordeau sur son blogue 52 semaines avec une autiste asperger

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