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«Le timide à la cour»: du théâtre classique avec une résonnance résolument moderne

03/10/2016 12:15 EDT | Actualisé 04/10/2016 10:44 EDT

Sophie Cadieux et Renaud Lacelle-Bourdon sont le couple le plus mignon de cette saison théâtrale. Ainsi en ai-je décidé après avoir vu Le timide à la cour de Tirso de Molina au Théâtre Denise-Pelletier. De cette production émane le charme exquis d'un théâtre classique à qui on a insufflé une vitalité nouvelle, pleine d'humour, de clins d'œil et de jolies trouvailles.

Je ne vous raconterai pas l'histoire, complètement invraisemblable il va sans dire, de ce fameux Timide qui se retrouve à la cour du roi du Portugal. Ça relève, comme souvent dans le théâtre du 17e siècle du quiproquo, du déguisement et emprunt d'identité, de mensonges dont on ne semble plus capable de dépêtrer, d'amours contrariées et d'interventions providentielles. Le tout est fort rondement mené et le metteur en scène Alexandre Fecteau a eu l'idée géniale d'inclure des apartés, dits par les comédiens, pour commenter certains passages de la pièce. Par exemple, deux jeunes hommes discutent du viol de la sœur de l'un. On entend dans cette pièce du Siècle d'or espagnol, des propos comme Était-ce bien un viol? Pourquoi ne s'est-elle pas défendue? Elle est incapable de préserver sa vertu? Elle n'avait qu'à serrer les cuisses! C'est quelque peu familier, n'est-ce pas? Et c'est ce que commentera avec justesse Sophie Cadieux. Des ajouts qui mettent en contexte, mais montrent aussi que les choses n'ont pas tant changé que ça en 400 ans.

timide cour

Tous les comédiens de cette production sont excellents, en particulier Kim Despatis qui joue fort bien sur l'ambigüité sexuelle de Séraphina. Roger La Rue, toujours parfait, incarne cette fois le débonnaire Duc D'Aveiro. Et Sophie Cadieux est tout simplement délicieuse en même temps que follement drôle dans le rôle de cette Magdalena qu'aucune manigance ne rebute. Il y a une scène où elle prétend parler dans son sommeil qui est tout simplement désopilante. Et notre Timide, Renaud Lacelle-Bourdon apporte un charme juvénile et naïf à son personnage de Mireno. Un petit reproche : parfois il parle trop vite et mâche ses mots. Calmez-vous, cher Renaud, nous sommes là pour boire vos paroles, prenez le temps de nous les livrer.

Les costumes de Marc Senécal sont formidables : vaguement d'époque, comme un accoutrement du 17e siècle, mais avec aux pieds des running shoes. Ou alors, dans un clin d'œil au far-west des bandes dessinées, des culottes de vachers, des vestes de mouton et des chapeaux de cowboys. Les femmes portent des demi-jupes et des fraises partielles au cou, évocatrices des toiles de Velasquez, falbalas dont elles vont se débarrasser à mesure que la pièce avance et où on les découvre en robe contemporaine ou en leggings. Et certains comédiens portent le complet/cravate. Tout cela symbolique de ce qu'on peut trouver de résonnances modernes dans les propos d'un auteur espagnol mort en 1648.

Le tout se déroule dans le décor minimaliste et très astucieux d'Olivier Landreville : un escalier avec des paliers où vont se dérouler les scènes, d'étroits panneaux verticaux suspendus, recouverts de bois d'un côté, de miroirs de l'autre, qui vont servir à délimiter l'espace. Et de chaque côté, bien visibles, des tables et des chaises où s'installent les comédiens qui ne jouent pas à un moment précis. On jongle ici avec une touche de démystification (mais que peuvent-ils bien faire dans les coulisses quand ils ne jouent pas, les comédiens?) en plus d'instaurer une aimable et amusante complicité avec le public.

La mise en scène d'Alexandre Fecteau est tout bonnement éblouissante. L'énergie des comédiens semble décuplée dans ce feu roulant bondissant très bien rodé et où leurs forces, leurs expressions, leur gestuelle sont exploités et mises au service de cette histoire invraisemblable, mais terriblement attachante. On aime ces amoureux contrariés, ce Timide qui ne comprend rien aux avances pas si subtiles que lui fait l'objet de sa passion et cette Séraphina qui refuse les conventions.

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Est-il bien utile de monter encore des pièces de répertoire? Ben oui! Surtout quand on les revisite comme l'a fait Alexandre Fecteau (et Denis Marleau avec Le tartuffe au TNM que j'ai aussi vu et beaucoup, beaucoup aimé) en leur donnant une résonnance complètement moderne et en soulignant leur côté commentaire social mordant qui peut demeurer caché lors d'une lecture superficielle. Et l'attrait demeure aussi dans cette appropriation, cette mise en contexte d'une œuvre dont on souligne l'âge, mais pour mieux faire comprendre le chemin qu'on a parcouru (ou pas). Et quand c'est fait avec un tel talent et autant d'humour, je ne peux que vous recommander de consommer tout cela de façon immodérée.

Le timide à la cour: Une production du Théâtre de la Banquette Arrière, au Théâtre Denise-Pelletier jusqu'au 22 octobre 2016.

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