Marie-Claire Girard

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Née pour un petit pain: Du bon monde

Publication: 07/11/2012 15:54

Enfin! Le ciel a répondu à mes attentes et la Compagnie Jean-Duceppe a demandé à Maryse Warda de traduire la très bonne pièce Du bon monde de l'américain David Lindsay-Abaire. Ce qui fait que plutôt que d'être soumis à un texte boiteux et parsemé d'anglicismes que les comédiens ont parfois du mal à se mettre en bouche, les spectateurs ont cette fois-ci droit à une excellente adaptation où on sent les différences de classes sociales à travers les accents et les expressions utilisées. Franchement, ça fait du bien.

Et il n'y a pas seulement la traduction qui fait qu'on passe une bonne soirée. Josée Deschênes est sensationnelle en Maggie, une femme de cinquante ans mère célibataire d'une enfant handicapée, prisonnière d'un milieu médiocre dont elle n'a pas su s'échapper, ce quartier pauvre, irlandais et catholique de Boston qui présente beaucoup d'affinités avec l'univers de Michel Tremblay et où elle vient de se faire renvoyer de son emploi mal rémunéré mais essentiel à sa survie. Sans coussin financier et sans filet social, elle trouve un peu de réconfort dans l'amitié de Jeannie (Chantal Baril, excellente) et de Dottie (Andrée Lachapelle dans un éblouissant et fort drôle contre-emploi) mais tout semble bien glauque dans cette vie dont elle a reçu bien peu et dont elle n'attend plus rien.

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Mais...Mike, une ancienne flamme d'adolescence et l'un des rares jeunes gens du quartier à s'être extirpé jadis de sa condition, vient de revenir à Boston et d'ouvrir un cabinet où il pratique la médecine. Peut-être a-t-il un emploi pour elle. Maggie va donc le voir et c'est à partir de cette rencontre, plus de trente ans après l'été où ils ont été amoureux, que le conflit s'amorce.

Mike est riche, il a reçu une excellente éducation, il a une belle maison et tous les signes extérieurs de la réussite mais le sud de Boston l'habite même s'il préfére renier ses origines et faire une croix sur son passé. Maggie est pauvre et sans culture, elle est vulgaire, elle n'a pas de manières mais tout ce qu'elle veut c'est qu'on lui donne la chance de continuer de gagner péniblement sa vie. C'est un conflit qui va au delà des classes sociales. On nous parle ici de responsabilité individuelle. Lorsque Maggie crie à Mike qu'elle, elle n'a pas eu de choix, que contrairement à Mike elle n'a pas eu de père présent qui l'a poussée à étudier et à chercher à améliorer sa condition, j'aurais eu envie de la secouer et de lui dire qu'elle n'aurait peut-être pas dû avoir un enfant à 18 ans, qu'au début des années 80 la contraception existait de même que l'avortement. Que lorsqu'elle dit qu'elle n'a pas eu de choix, c'est plutôt qu'elle n'a pas fait les bons et que la rancune qu'elle éprouve envers Mike n'est en fait qu'une projection de tout ce qu'elle se reproche à elle-même.

Ça peut sembler lourd présenté comme ça, mais soyez rassuré : la pièce de David Lindsay-Abaire est parsemée de moments fort amusants, dont les scènes qui se passent au bingo (digne des Belles-sœurs ) et où Andrée Lachapelle, en vieille dame très indigne, nous fait terriblement rigoler. Benoît Gouin (qui jouait le détective dans la série Apparences ) est parfait dans le rôle de Mike : juste assez coupable, juste assez méprisant face à ce passé embarrassant qui ressurgit et qu'il aimerait bien mieux dissimuler. La seule petite fausse note d'une distribution que j'ai trouvée dans l'ensemble très bonne c'est Amélie Chérubin-Soulières qui joue la femme de Mike. Elle en met trop, elle force la note et elle sonne faux. Dommage.

La mise en scène de Pierre Bernard utilise à son profit le plateau tournant de la scène du théâtre Jean-Duceppe pour nous amener d'un lieu à l'autre. C'est une mise en scène qui donne toute la place aux dialogues percutants de l'auteur qui, je le répète, sont impeccablement traduits par Maryse Warda qui en conserve l'esprit et l'essence.

Alors? Alors je suis très contente que Jean-Duceppe nous propose du théâtre de cette qualité. On en sort en se demandant si Mike qui s'est sorti de sa condition misérable, devrait être responsable de ceux qui sont restés dans son ancien quartier mais ceux-là, justement, n'auraient-ils pas dû faire quelques efforts pour améliorer leur sort?

Ayn Rand répondrait que oui. Mitt Romney aussi.

Du bon monde
est présenté au Théâtre Jean-Duceppe jusqu'au 8 décembre 2012

 
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