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<em>Quartett</em>: le langage à son meilleur

06/04/2013 11:16 EDT | Actualisé 06/06/2013 05:12 EDT
Nicolas Descôteaux

La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté, de délicatesse tous les objets de la conversation des honnêtes gens. C'est ce que dit Voltaire au XVIIIe siècle. Et c'est cette langue diaprée, riche, généreuse que nous propose Quartett, une variation de l'écrivain allemand Heine Müller sur Les Liaisons dangereuses, publié en 1782.

Le roman de Choderlos de Laclos continue donc de susciter des adaptations et d'exercer une fascination qui ne se dément pas. Complices, mais aussi rivaux, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil ne laissent rien à l'imagination dans un échange de lettres qui constitue le corps du roman et où ils racontent leurs aventures sexuelles et leur quête d'érotisme , pensant déjouer l'ennui et la mort en privilégiant l'empire des sens, n'ayant pour but que de tuer le temps de préférence avec une érection perpétuelle. Mais Valmont, qui est un homme, jouit bien entendu d'une bien plus grande liberté au sein de cette aristocratie où le libertinage est érigé en quasi-vertu. La marquise, qui est veuve et qui est une femme, doit dissimuler ses appétits et ses aventures illicites sous crainte de se perdre de réputation. Mais elle prendra un malin plaisir à inciter Valmont à perdre celles de Cécile de Volanges et de madame de Tourvel.

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Crédit photo: Nicolas Descôteaux

Et si on veut parler de cul, parlons-en ainsi. Les échanges entre les deux comédiennes (car Valmont est joué de façon extrêmement convaincante par une femme) comportent des propos crus et graphiques, mais le tout exprimé dans une langue qui est une splendeur. Aussi lubriques et dégénérés soient Valmont et la Marquise, ce qu'ils parlent bien...et avec quelle élégance...

Marie-Armelle Deguy et Juliette Plumecock-Mech endossent respectivement les rôles de la Marquise et de son acolyte, non sans les intervertir d'ailleurs pour une partie du spectacle en plus d'incarner les deux principales victimes, formant ainsi cet improbable quatuor. Les deux comédiennes sont fantastiques. Deguy est noble, souveraine, l'aristocratie incarnée, mais avec un côté cru, putain, bitch qui n'est pas sans ajouter à son charme ambigu. Plumecock-Mech est un prédateur, parfois tigre, parfois vampire, terriblement séduisant et complètement démoniaque. Ils ont de l'esprit à revendre, mais pas de cœur et la parade des jeunes culs qu'ils se plaisent à posséder et à jeter après usage ne leur rappelle au fond que trop qu'ils sont, eux les premiers, éphémères. Il y a aussi là un constat, à la veille de la Révolution française, de la déchéance de cette classe sociale oisive, désabusée et perverse qui s'amuse à une œuvre de destruction systématique de l'innocence et de la pureté pour mieux éradiquer le lien étroit et indéfectible, et qu'ils ne constatent que trop, entre la sexualité et la mort. La chimie palpable entre les deux protagonistes ajoute encore au plaisir que procure la pièce.

Quartett est une production rodée, parfaitement au point où je n'ai relevé aucune faille. La mise en scène de Florend Siaud, sise dans un décor métaphoriquement astucieux représentant un immense lit bancal, contribue à l'ensemble en laissant se déployer l'espace tout en donnant une impression d'enfermement. Il y a peu d'accessoires, c'est la performance qui importe ici et le déploiement de ce langage incroyablement riche et impitoyable qui nous transporte dans un autre siècle où l'on exprimait peut-être plus finement et plus justement les angoisses communes à tous les êtres.

C'est un grand moment de théâtre, c'est du marivaudage avec le stupre et la fornication traduits dans un discours ample, souple, puissant, le tout rendu de façon remarquable par les deux comédiennes dans une langue incandescente pleine d'arabesques, de pointes et de déhanchements. C'est à voir, à savourer et a méditer.

Quartett est présenté par la Compagnie des songes turbulents au Théâtre de la Chapelle jusqu'au 13 avril 2013