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Paroles, paroles, paroles

24/10/2014 10:56 EDT | Actualisé 24/12/2014 05:12 EST

Les notes que j'ai prises pendant la représentation des Paroles au Prospero (vous aurez deviné que j'assiste toujours aux pièces de théâtre un crayon à la main) concernent surtout la mise en scène d'Alix Dufresne. Car nous avons ici un cas assez rare où cette mise en scène éclipse le propos et le texte.

Daniel Keene est un dramaturge australien joué et traduit un peu partout dans le monde. La pièce Les parolesnous propose le dialogue et les monologues d'un couple, Paul et Hélène qui errent de bourgade en bourgade pour répandre la bonne nouvelle évangélique. Toujours à la recherche d'une fusion entre leur idéal et le réel, c'est ce dernier qui les rattrape alors qu'ils sont à la merci des éléments, sans argent et sans nourriture, pauvres, affamés, vagabonds, réduits à la mendicité et qu'il semble de plus en plus difficile de vivre selon les enseignements d'un Dieu qui ne semble pas trop au courant de leur existence. Je sais qu'il y a un Dieu et parfois je sais qu'il n'y en a pas, dira Paul, le prêcheur dont le prénom rappelle cet autre Paul, illuminé sur le chemin de Damas et auteur de célèbres Épîtres.

paroles

Pour illustrer tout cela, Alix Dufresne a choisi le dépouillement total qui, assez contradictoirement, finit par occuper toute la place. Le fond de la scène est noir, la scène elle-même est recouverte d'un sable à la texture particulière et qui semble extrêmement salissant et qui s'est révélé un terrible objet de distraction pour moi et ma complice de ce soir-là. Au début de la pièce, les comédiens entrent, courbés et se déplacent sur la pointe des pieds. L'homme pousse un lourd bloc rectangulaire, valise, bagage mystique, poids des ans...qui sait. C'est aussi le seul accessoire. Il se passe un moment avant que les premiers mots soient échangés. L'impression générale est lugubre au possible. On est ici dans un univers clos où la respiration est difficile.

Mais ce texte, qui semble vouloir s'attarder aux grandes questions, mise davantage sur l'éclat que la substance. Tout cela m'est apparu faussement profond et émaillé de propos spiritualo-philosophiques plaqués comme des décalques sur un cahier d'écolier. Et la faute n'en revient en rien aux comédiens. On sent Marc Béland et Rachel Gratton complètement investis dans ces Paroles, relevant avec brio les exigences physiques et mentales de rôles sans concession. Mais au final la comparaison qui m'est venue est celle de Sisyphe avec son rocher : tout comme Paul qui traîne derrière lui ou pousse ce lourd bloc, tout ce qu'il fait ou dit semble inutile. Dans un de ses discours, Paul établit une série de comparaisons entre Dieu et divers éléments du quotidien, mais le langage tourne en rond. Il n'y a pas suffisamment de lucidité ni de courage dans ce texte. Il n'y a pas non plus de réponses aux questions posées et on ne peut que constater que le désespoir qui saisit les deux personnages est tout à fait justifié par l'inutilité de leur quête.

J'ai décroché du texte à plusieurs reprises, moi d'habitude si concentrée, distraite que j'étais par toutes sortes de détails : les postures physiques adoptées par les comédiens, l'état de saleté de leurs pieds, les questions que je me posais sur la nature exacte de ce sable (bitumineux?) qui recouvrait la scène et qui m'apparaissait quasi comme le troisième personnage. Le contenant a complètement pris le dessus sur le contenu que, par ailleurs, j'ai plus ou moins apprécié. C'est un texte qui relève de l'énigme où rien ne comble le vide sinon l'incertitude et l'angoisse et où tout est chaotique et insaisissable.

Les paroles : une production J'le dis là, au Théâtre Prospero jusqu'au 1er novembre 2014.

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