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Le vertige: un grand moment de théâtre

11/09/2014 10:10 EDT | Actualisé 11/11/2014 05:12 EST

Je regardais récemment à la télévision un documentaire sur la Chine de Mao, sur la Grande marche et la Révolution culturelle à la fin des années 50 et je me souviens nettement du sentiment de découragement complet qui m'a envahie en prenant conscience des aberrations, de l'absurdité et, surtout, de la stupidité de ce régime. On a tout collectivisé, on a vilipendé les intellectuels, on a exterminé les moineaux, on a installé des petits hauts-fourneaux dans les villages pour produire de l'acier (!), on a causé une famine alors que la production de nourriture était plus que suffisante, on a sacrifié des millions de vies au nom d'une idéologie et à voir et entendre tout cela on ne peut que constater que la bêtise humaine ne semble pas avoir de fond.

Mao était un grand admirateur de Staline. C'est sous ce même Staline, le Petit père des peuples, qu'Evguénia Guinzbourg, professeur d'histoire à l'université de Kazan, est arrêtée en 1937 et accusée de terrorisme trotskyste. Elle passera 10 ans en prison et dans des camps de travaux forcés, séparée de son mari et de ses enfants. Refusant de se taire, elle écrira des mémoires qui ne paraîtront qu'en 1988 en Union soviétique, 11 ans après sa mort. C'est de ces mémoires qu'est tirée la pièce Le vertige, présentée à l'Espace Go.

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Tout comme ce qui est arrivé sous le régime communiste chinois, les exactions survenues en Union soviétique sous Staline dépassent l'entendement. On arrête les gens sous n'importe lequel prétexte, on les accuse d'avoir connu quelqu'un soupçonné de dissidence, on leur reproche la non-dénonciation de situations ou de discours dont ils ignoraient tout. C'est l'Absurdistan dans toute sa splendeur, c'est Kafka avant la lettre. C'est, en deux mots, la dictature et le totalitarisme.

Le Théâtre de l'Opsis célèbre ses 30 ans avec cette pièce coup-de-poing qui réunit 29 comédiens sur scène et où les rôles principaux reviennent aux femmes. C'est Louise Cardinal qui incarne Evguénia Guinzbourg avec aplomb et sensibilité. Mais, comme me le faisait observer ma complice de ce soir-là, toutes les autres comédiennes sont parfaitement à la hauteur et le jeu de tout ce monde se révèle d'une parfaite justesse, même lorsqu'il ne s'agit que de quelques répliques. Ces femmes, empilées dans une cellule surpeuplée, refusent qu'on les dépouille de leur humanité. Elles font des blagues, elles ont des allusions salaces, elles pleurent, elles crient, elles chantent, elles discutent de politique aussi et c'est effarant de constater combien le lavage de cerveaux soviétique a été efficace lorsqu'on entend les discours défendant le régime et véhiculant la certitude que Staline n'est pas au courant de ce qui se passe et qu'il va mettre un frein à tout cela très bientôt. Ce que c'est que d'avoir la foi, quand même.

Dans un décor tout gris, quelques structures de métal se transforment en lits de cellules. L'espace se prête très bien aux interrogatoires musclés auxquels on soumet Evguénia qui refuse, et refusera toujours de signer les faussetés qu'on veut lui faire endosser. Ces interrogatoires sont tous menés par des hommes qui n'ont pas le beau rôle ici. Et mentionnons que Daniel Gadouas est glaçant dans son incarnation de l'enquêteur Livanov. Je l'ai déjà dit, tout le monde est à la hauteur dans ce spectacle, mais je mentionnerai la composition d'Isabelle Miquelon en Milda, cette prisonnière pleine de compassion avec un cœur trop grand qui finira par éclater. Je soulignerai que toutes les comédiennes de la distribution sont exceptionnelles et qu'elles jouent avec un ensemble remarquable sans aucune fausse note. Je crois qu'elles ont toutes conscience de l'importance et de la gravité de ce texte et que c'est aussi un hommage qu'elles rendent à l'auteur. La mise en scène de Luce Pelletier sait d'ailleurs mettre en exergue la résilience de ces femmes aux prises avec la folie incontrôlable de ces hommes qui détiennent le pouvoir et, croient-ils, la vérité.

Il faut parler du passé, il faut dénoncer, il faut faire entendre des voix qui, autrement, n'existeraient pas. C'est ce qu'a fait le Théâtre de l'Opsis avec ce Vertige, un moment marquant, un texte rempli de drames et de tristesse et, surtout, de l'ahurissante stupidité qui semble aller de pair avec le pouvoir absolu. Mais c'est aussi rempli de la force et de la beauté grave de ces femmes qui ont refusé de se taire.

Le vertige, à l'Espace Go jusqu'au 4 octobre 2014.

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