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On rit avec <em>La Vénus au vison</em>, mais on réfléchit aussi

24/09/2013 11:05 EDT | Actualisé 24/11/2013 05:12 EST

Au 19e siècle, la femme idéale était jeune, belle et, de préférence, morte. Elle demeurait ainsi désincarnée et éthérée, inatteignable, ne constituant plus une menace pour l'homme. Gustave Moreau, Odilon Redon, les préraphaélites entre autres la représentent de cette façon. Si elle était vivante, elle ne pouvait être que maman ou putain, femme dévouée et sacrifiée ou courtisane effrontée et sans pudeur. Mais de toute façon, quoi qu'elle fasse, tout était toujours de sa faute et elle était toujours châtiée en vertu du trop ou du trop peu que la vie lui avait réservé. C'était sans issue.

J'adore le 19e siècle, mais j'ai toujours dit que s'il existait une machine à remonter le temps, j'irais me promener dans cette époque en me déguisant en homme riche avec redingote et haut-de-forme, cigare et cognac à la main et je me promènerais dans les beaux quartiers de Paris en arborant fièrement Nana à mon bras et en proclamant haut et fort le supériorité de l'homme sur la femme.

C'est pourquoi le propos de La Vénus au vison, de David Ives est si intéressant. Un auteur et metteur en scène de théâtre (Patrice Robitaille) s'est inspiré du livre de Sader-Masoch écrit en 1870 pour tenir un discours sur les relations entre les hommes et les femmes. Parce qu'il y a toujours beaucoup à dire là-dessus, c'est évident. Il cherche la comédienne, la perle rare qui pourra incarner Vanda, la séductrice ultime qui ne trouve son plaisir que dans l'asservissement de l'autre. Après une épuisante journée d'auditions où les actrices se sont révélées toutes plus nulles les unes que les autres, arrive cette jeune femme qui n'a l'air de rien comme ça, mais qui va se révéler le catalyseur non seulement de son texte, mais aussi de ce qu'il croit être ses certitudes.

venus vison

Crédit photo: François Brunelle


Hélène Bourgeois Leclerc est divine dans ce rôle. Tour à tour vulgaire et sophistiquée, elle nous convainc que la sexualité est un ressort narratif comme un autre, aussi essentiel et anodin que l'argent, la drogue ou le shopping. Cette Vanda, qui est peut-être comédienne, mais peut-être pas, aborde ce texte avec son intuition, et sa compréhension se passe parfois de l'intellect. Face à un Patrice Robitaille au nez proéminent, à la paupière lourde et au front étroit de cobra intelligent, elle manie ce texte délicieusement fantasque avec une élégance et une (fausse) légèreté qui la mène vers des sommets. L'érotisme diffus qui teinte toute la pièce est définitivement rafraîchissant. Un homme et une femme se frôlent la main et il y a tout un monde de sous-entendus que l'on perçoit. Mettons que Miley Cyrus ne nous a pas habitués à cela.

La mise en scène et la scénographie recréent avec quelques accessoires une atmosphère surannée riche d'images et de sensations qui desservent parfaitement ce texte qui oscille entre un langage des plus familiers et des envolées lyriques caractéristiques des ouvrages de ce 19e siècle.

Ce qui est le plus étonnant c'est que le propos de Sader-Masoch est remarquablement en avance sur son temps lorsqu'il s'attaque aux injustices dont sont victimes les femmes dans cette société rigide et sclérosée où personne ne peut changer de caste ou de milieu. Vanda, qui tient le discours révolutionnaire en ce qui a trait aux relations de soumission qui ont défini l'ordre des choses depuis l'aube de la civilisation, va littéralement donner vie et donner prise sur le texte écrit par son vis-à-vis. Au grand étonnement de ce dernier d'ailleurs. N'est-ce pas Rimbaud qui disait que la femme est l'avenir de l'homme?

C'est un excellent spectacle que nous propose ici le Théâtre Jean-Duceppe. Quelle bonne idée que de prendre cette pièce de David Ives, ce très intéressant dramaturge américain contemporain, de la faire traduire par la sublime Maryse Warda et de la présenter plutôt que les sempiternelles comédies de Neil Simon. On rit lors de La Vénus au vison. Mais on réfléchit aussi.

La Vénus au vison est présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu'au 19 octobre 2013.


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