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Kaguyahime, princesse de la lune

16/10/2012 03:59 EDT | Actualisé 16/12/2012 05:12 EST
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Le spectacle des Grands Ballets, Kaguyahime, princesse de la lune, ne dure qu'une heure en tout, mais il y a 20 minutes de trop. Curieux amalgame de danse contemporaine et de performance musicale, le prétexte du ballet, si on peut l'appeler ainsi, est le conte ancestral japonais du coupeur de bambou qui trouve une enfant abandonnée qui est en fait descendue de la lune. Chorégraphiquement parlant, si vous n'êtes pas au courant de cette source, jamais vous ne devinerez de quoi il s'agit. Je suis sortie de là habitée par une grande perplexité qui est allée en grandissant alors que je partageais mes impressions avec mon complice de ce soir-là.

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Mettons les choses au clair: j'aime beaucoup le travail du chorégraphe Jiri Kylian. J'ai déjà vu les Grands Ballets s'approprier ses œuvres au cours des années passées avec beaucoup de bonheur mais j'ai la très nette impression que Kylian a pris une autre tangente et qu'en chemin il a perdu l'accessibilité qui caractérisait ses créations. Car là réside le problème principal : Kaguyahime est difficile à appréhender et le résultat m'est apparu abstrait pour ne pas dire abscons avec des scènes et une gestuelle trop intellectualisées.

La musique de Maki Ishii, un compositeur japonais mort en 2003, n'aide en rien les choses. Cela sonne comme un concert pour flutes stridentes et triangles enroués sur lequel la danseuse principale, Eva Kolarova, se livre à une difficile mais ennuyeuse suite de gracieux mouvements. À d'autres moments des tambours assourdissants prennent le relais, le tout sans rime ni raison. À leur décharge, les tambours permettent aux danseurs de s'éclater et ce sont les moments les plus accrocheurs et les plus frénétiques du spectacle où l'on sent une certaine urgence qui perce sous tout ce propos trop cérébral. Mais aucune émotion ne surgit, jamais le spectateur ne se sent impliqué et à la limite je dirais qu'on se préoccupe de cette princesse de la lune comme de sa première paire de chaussettes.

C'est très ardu de danser du Jiri Kylian, ses chorégraphies sont extrêmement exigeantes alliant une gestuelle aussi fluide que violente qui doit être rendue avec un contrôle parfait mais aussi une part d'abandon. Les danseurs s'en tirent très bien et avec beaucoup de conviction, utilisant leur technique pour exprimer la vision du chorégraphe. Si les éclairages, par ailleurs, sont réussis on ne peut pas en dire autant des éléments du décor : des chevaux fantasmatiques à l'arrière-plan (dont l'un m'a rappelé le Cauchemar de Fussli) sont d'une grande beauté. Et dans la deuxième partie, le rideau doré qui envahit la scène confère une impression magique même si on ne sait pas trop ce que cela peut symboliser. Mais au cours de cette même deuxième partie de grandes boîtes de métal sur roulettes, de celles avec lesquelles on transporte les costumes des troupes de théâtre ou de danse, font leur apparition et, franchement, on se demande ce qu'elles viennent faire dans ce qui se veut une fable onirique et fantastique. L'ensemble laisse une impression de bizarrerie, de décalage, d'où une partie de ma perplexité.

Je me demande à quel public s'adressent les Grands Ballets avec un spectacle comme celui-là. Il y avait des enfants dans la salle le soir de la première, qui avaient l'air de s'ennuyer beaucoup. Il y avait aussi les fidèles détenteurs de billets de saison dont la moyenne d'âge doit osciller autour de cinquante ans. Si les Grands Ballets veulent renouveler le cheptel de leurs spectateurs ils s'y prennent bien mal. Les jeunes amateurs iront plutôt voir les troupes qui se consacrent entièrement à la danse contemporaine alors que ceux qui apprécient les pointes, les pas de deux et les tutus ne sauront plus à quel saint se vouer. Moi, en rentrant, j'ai écouté Hijo de la luna chantée par Montserrat Caballé et je dois dire que cette autre histoire d'enfant venu de la lune me touche bien davantage que cette belle mais incompréhensible princesse.

Kaguyahime, princesse de la lune est présenté à la Place des arts jusqu'au 27 octobre 2012

Crédit photo: Joris Jan Bos