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L'extraordinaire <em> II (deux)</em> de Mansel Robinson

05/11/2013 03:26 EST | Actualisé 05/11/2013 03:27 EST

Il faut remercier le ciel pour les bons traducteurs, ceux capables de rendre les images, les sensations, les émotions, ceux qui ont compris comment déceler dans un texte la puissance du paraître, les compromissions, les mensonges, le non-dit, la violence. Ils ne sont pas si nombreux. Jean-Marc Dalpée est un de ceux-là. Il nous avait donné en 2011 un Hamlet à la puissance 10 au TNM. Cette fois-ci, dans une reprise, il nous amène dans l'univers de Mansel Robinson, un dramaturge canadien-anglais. II (deux) c'est l'histoire d'un policier qui a épousé une musulmane. C'est Jean-Marc Dalpée qui incarne le rôle du policier et le résultat est saisissant.

Au départ, c'est un très bon texte. Le genre de théâtre où votre regard est rivé sur les deux personnages en scène et où vous ne pensez pas une seule fois à regarder votre montre pendant les 80 minutes de la représentation. Vous êtes cloué sur votre siège à observer, sans pouvoir rien n'y changer, la lente descente aux enfers d'un homme qui, pourtant, a tout pour être heureux. Mais il n'a pas compté avec quelque chose d'insidieux, une bête métaphorique gluante et poisseuse, qui va s'insinuer dans sa tête et dans son cœur et le mener à poser des gestes irréparables.

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Mercier est interviewé par deux enquêteurs sur le meurtre de sa femme, qu'il avoue d'emblée d'ailleurs. Cette femme, Maha, qu'il aimait, il l'avait rencontrée en Tunisie, lors de vacances. Elle est médecin, musulmane pratiquante et elle tombe amoureuse de ce policier canadien dont l'accent la fait rire et chez qui elle décèle une bonté qui la rassure, elle dont l'existence est placée sous le signe du chaos et de la résilience. Elle vient le rejoindre au Canada et ouvrira une boutique d'artisanat. Elle voyage beaucoup pour acheter les objets qu'elle vend et ces multiples déplacements vont contribuer, petit à petit, à semer le doute dans l'esprit de Mercier. Mais il y a autre chose aussi.

On pourrait qualifier Mercier de « policier de gauche », ouvert, tolérant, préoccupé par le réchauffement climatique et qui aime tout ce qui n'est pas retouché par Disney. Contrairement à ses confrères, il ne considère par sa femme comme une job mais comme une oasis, elle illumine sa vie, il lui porte un amour sincère et constant. Mais il n'y a pas de sentimentalité mielleuse là-dedans. Et c'est ici qu'intervient le génie de Jean-Marc Dalpée. Ce policier qu'il incarne manie avec souplesse une éloquence belliqueuse, il distille un mépris plein de venin pour ses vis-à-vis sans nuances qui ne posent pas les questions fondamentales et existentielles qui le tourmentent. Mais s'il a conscience du poids de la bêtise de l'Histoire, il est aussi matois et rusé. Il passe au rayon x la relation qui l'a uni à Maha et il se rend compte que, peut-être, une idéologie politique peut contribuer à cimenter le couple.

La pièce consiste en deux monologues où, face à Jean-Marc Dalpée, Elkahna Talbi incarne une convaincante Maha. Les propos résonnent avec d'autant plus de force que nous avons conscience d'un contexte où les cultures ne sont pas des blocs immuables. Et ce texte réussit aussi à parler de l'anéantissement sans tirer de larmes au spectateur. Mais on sort de là complètement chamboulé et la tête pleine de remises en question. Cette pièce nous interpelle aussi dans notre rapport à l'autre, à l'étranger, nous tous, les soi-disant bien-pensants et politiquement corrects.

Je pense qu'il y a des textes essentiels qui marquent un moment, une époque, qui sont le miroir dont parlait Stendhal lorsqu'il voulait souligner l'importance de la littérature dans un contexte particulier. II (deux) c'est tout cela et plus encore.

II (deux) est présenté par le Théâtre du Nouvel-Ontario et le Théâtre de la Vieille 17 à La Petite Licorne jusqu'au 8 novembre 2013 et est en tournée jusqu'au 15 novembre.

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