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<em>Himmelweg</em>: une prenante originalité

19/09/2014 02:02 EDT | Actualisé 19/11/2014 05:12 EST

Il y a un thème qui semble se dégager de ce début de saison théâtrale. Entamée avec Le vertige à l'Espace Go, les mensonges inhérents à tout régime totalitaire constituent de nouveau la trame de Himmelweg, pièce écrite par le dramaturge espagnol Juan Mayorga, que présente le Théâtre à Corps Perdus. On ne va pas s'en plaindre, bien au contraire, surtout à notre époque trouble où nos gouvernements ne semblent pas toujours se plier à la transparence absolue. Geneviève L. Blais l'a très bien compris et nous propose avec Himmelweg une ample matière pour alimenter notre réflexion. Et si le thème a déjà été abordé à maintes reprises, le traitement, lui, se révèle hautement original.

C'est au Ciné-Théâtre Le Château, coin Bélanger et Saint-Denis, que ce spectacle est présenté, dans ce haut lieu de l'art déco à la splendeur déchue, aux murs décatis, aux dorures fanées, aux moulures de plâtres qui s'effritent. On voit aussi des affiches de cinéma, des sièges empilés les uns par-dessus les autres, tout ce qui rappelle le 7e art, le théâtre, la mise en scène, le mensonge et l'illusion qu'est la fiction, même inspirée par la réalité. Et c'est dans ce lieu improbable qu'on promène les spectateurs, des caves jusqu'au sommet, pour expliquer l'une des machinations les plus odieuses de l'Histoire.

En 1944, un délégué de la Croix-Rouge a demandé à visiter un camp près de Berlin où étaient internés des Juifs. Les nazis, pour dissimuler ce qui se passait vraiment dans ces endroits où des convois entiers de gens arrivaient par train et étaient immédiatement dirigés vers les chambres à gaz, ont orchestré une incroyable (et coûteuse) mise en scène afin de berner le visiteur. Mise en scène qui a très bien fonctionné, il faut le dire. La même chose s'est déjà produite dans la Russie tsariste, en Union soviétique et dans la Chine de Mao où des décors étaient mis en place afin de donner l'illusion du bonheur du peuple alors que sévissaient la famine et une misère indicible.

himmelweg

Himmelweg nous demande de regarder au-delà de la représentation. Tout comme la rampe qui mène du convoi ferroviaire au hangar où les Juifs seront gazés a été baptisée le chemin du ciel, ainsi les autorités pratiquant la propagande et la désinformation vont faire croire ce qu'ils veulent à des populations qui n'ont aucun moyen d'atteindre à la vérité. J'ai particulièrement aimé le commandant allemand qui répète le laïus qu'il va servir au délégué dans une loge d'artistes avec tous les accessoires habituellement associés à ce genre de lieu. L'ironie est totale et infiniment douloureuse. Alain Fournier, qui joue ce rôle, véhicule sans peine les convictions de ce haut gradé du régime nazi : persuadé de représenter l'humanisme, il met l'accent sur les grands auteurs qui composent sa bibliothèque, Shakespeare, Corneille, Calderon et justifie ses actes en citant Spinoza pour qui la haine sera supplantée par un amour aussi intense que la haine qui l'a précédé. Barbarie à visage humain, vous dites?

François Trudel ouvre le spectacle avec le monologue du délégué de la Croix-Rouge, monologue où se fait jour une intense culpabilité. Il n'a pas su voir. Il n'a pas pu déceler, comprendre les infimes indices qui lui auraient permis d'alerter l'opinion internationale. Étienne Pilon incarne Gottfried, le Juif qui se fera complice de cette machination dans l'espoir, qui sait, de sauver des vies qui lui sont chères. Et au fur et à mesure que nous voyons comment les choses ont été mises en place, comme une véritable pièce de théâtre, comme un scénario habilement construit, on comprend qu'on assiste à la plus horrifiante mise en abime qui soit.

Il y a plein d'enfants aussi, qui jouent dans tous les sens du mot et on comprendra plus tard pourquoi, parfois, leur jeu semble artificiel ou guindé. Et le fonctionnement de ce mécanisme, l'occasion de voir les coulisses en quelque sorte de cette illusion extrêmement sophistiquée destinée à tromper le monde entier ne peut que glacer le sang.

Himmelweg est une expérience théâtrale à nulle autre pareille. Cette fusion entre la fiction et le réel donne une vision noire et désenchantée qui tourne au cauchemar. Et l'horreur ultime réside dans le fait que des gens ont vraiment vécu ce travesti théâtral, ont servi l'illusion et ont endossé la puissance du paraître en espérant ainsi sauver leur peau. Mais ils sont morts quand même.

Himmelweg : une production du Théâtre à Corps Perdus, au Ciné-Théâtre Le Château jusqu'au 3 octobre 2014.

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