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Far Away de Caryl Churchill: le dire sans le dire

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Je n'avais jamais vu de pièces de Caryl Churchill jusqu'à ce Far Away présenté au Théâtre Prospero. Je ne sais pourquoi, j'ai toujours été fascinée par cette dramaturge dont je ne connaissais pas l'œuvre. Il y a bien des années, j'avais lu d'abondance sur Cloud 9 et, intriguée, je me demandais bien pourquoi elle semblait si indéfinissable et si inhabituelle.

Et j'ai finalement compris. Indéfinissable et inhabituel: deux excellents mots pour l'univers de Caryl Churchill où l'étrangeté s'infiltre dans le réel et le percute. Et il faut bien dire qu'il faut un effort du spectateur pour comprendre de quoi il retourne, car le risque d'être désarçonné est grand, mais que cet effort est largement récompensé lorsque l'illumination se produit.

far away

Far Away m'a rappelé certains triptyques en peinture. Trois histoires, sans lien apparent, se succèdent. D'abord, une petite fille est témoin de gestes innommables perpétrés par son oncle dans une cabane dans la cour de la maison. Sa tante la rassure en lui disant qu'elle a découvert un secret dont elle ne doit pas parler, car elle mettrait des vies en danger. Puis deux jeunes gens préparent des masques cauchemardesques pour une parade, tout en devisant sur l'exploitation dont ils sont victimes. Et finalement, dans une conversation surréelle entre une femme et un homme, nous nous retrouvons dans un monde où les faons et les daims attaquent les gens, où d'étranges alliances entre les nations menacent la sécurité de tous, où les chats sont du côté des Français et tuent les bébés chinois et où on ne compte plus les victimes d'exactions de toutes sortes.

Mon épiphanie s'est produite à mi-chemin du spectacle: ma vision est devenue globale et je me suis rendu compte que Caryl Churchill parlait de trafic humain, de la corruption inhérente au pouvoir et des victimes civiles des guerres. Mais elle fait ça comme personne d'autre. Elle traite ces thèmes de façon oblique, sans jamais les nommer, comme un défricheur qui ouvre de nouveaux chemins et cela se révèle diablement efficace lorsque l'on décode le procédé et l'originalité qui en découle.

Il y a une infinie bizarrerie qui émane de ce spectacle, qui nous tient sur la corde raide et qui nous empêche de nous installer dans les certitudes de la convention.

On n'entre pas là-dedans comme dans un bistro. Mais pour nous aider, il y a ces trois comédiens, la lumineuse Noémie O'Farrell, la toujours excellente Lise Castonguay et le très solide Ludger Beaulieu qui, admirablement dirigés par Édith Patenaude, livrent leur texte de l'intérieur avec une retenue et une économie qui laissent la place aux sous-titres, aux non-dits de ces scènes. La scénographie et les éclairages de Jean Hazel sont à la fois magnifiques et inquiétants. Je pense à ces corps enrobés de plastique et suspendus à l'arrière-scène, symboles de toutes les victimes de la violence et de la cupidité des hommes. Jean-François Mallet assure l'environnement sonore qui oscille entre un white noise étrange et angoissant, et une musique pop-rock-électro qui accompagne la parade de ces masques cauchemardesques qui m'ont rappelé la célèbre scène du bar dans le Star Wars de 1977. Car il y a une infinie bizarrerie qui émane de ce spectacle, qui nous tient sur la corde raide et qui nous empêche de nous installer dans les certitudes de la convention.

Le théâtre de Caryl Churchill m'apparaît comme une série de messages cryptés qu'elle nous invite à décoder. Édith Patenaude en a fait une lecture qui laisse entrevoir les sphères les plus âpres et les plus sombres de l'âme humaine. Mais elle laisse aussi la porte ouverte à la poésie et à une charge imaginaire et émotive forte. Caryl Churchill prend l'écriture au sérieux, mais en en détournant le sens.
Le résultat se révèle séduisant et pernicieux et s'installe dans notre tête comme une blessure triste et terrifiante.

Far Away : Une production du Théâtre Blanc et du Théâtre de l'Escaouette, au Prospero jusqu'au 15 avril 2017.

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