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<em>Le chemin des Passes-Dangereuses</em>: dangereusement gigué

11/02/2015 11:10 EST | Actualisé 13/04/2015 05:12 EDT

Riche idée pour les Productions des pieds des mainss que de reprendre au Prospero Le chemin des Passes-Dangereuses, ce texte de Michel-Marc Bouchard qui est le plus joué de son œuvre. Créé en 1998 au Théâtre Jean-Duceppe, puis repris en 2011 au Bain Saint-Michel, j'avoue que je n'avais jamais vu cette pièce, moi qui suis une fan inconditionnelle de l'auteur de Christine, la reine-garçon. Et c'est plutôt rare qu'une pièce donne la parole aux fils et qu'elle leur fait parler de leur père, un père excentrique qui boit trop, qui déclame de la poésie, qui parle, qui s'exprime, un marginal dont ses fils ont honte. Parce que les autres pères ne sont pas comme ça. Ce sont des hommes de peu de mots qui succomberaient sous la torture plutôt que de manifester une émotion...

Évidemment ce n'est pas plus facile d'avoir un père qui parle qu'un père silencieux.

Ce texte est d'une profonde et puissante originalité. Les trois frères, Carl et Ambroise d'abord, rejoints plus tard par Victor, vont tenter d'exorciser leurs démons face à la mort de ce père 15 ans auparavant, mort dont ils se sentent ultimement responsables. Ça s'est passé dans le bois, loin de tout, à ces fameuses Passes-Dangereuses au Lac-Saint-Jean (où mes parents allaient pêcher quand j'étais petite). Carl, le benjamin, détenteur d'un bac en administration, travaille au Club Price et doit se marier ce jour-là. Ambroise, homosexuel, est celui qui est parti vers la métropole et qui fait une carrière dans le domaine de l'art. Victor a deux ex-femmes, un camp dans le bois et l'allure parfaite du lumbersexuel. Ces trois-là s'aiment sans se comprendre vraiment et partagent un lourd secret dont ils n'ont jamais parlé. Tout s'assemble devant nos yeux comme les pièces d'un puzzle, jusqu'à la révélation finale qui nous tombe dessus comme une tonne de briques.

passesdangereuses

La scénographie de Claudie Gagnon intrigue et ne déçoit pas : des cadres dorés, vides, sans vitre ni glace, posés à l'horizontale jonchent la scène, symboles me semble-t-il de la peur du regard qui caractérise les rapports qu'entretiennent les trois frères entre eux et avec le monde qui les entoure. Les trois comédiens sont parfaits dans leurs rôles respectifs : l'Ambroise d'Arnaud Gloutnez qui a conscience du fossé qui s'est creusé entre ses origines et ce qu'il est devenu, le Carl de Dominic Laurent, le bébé de la famille toujours en quête d'approbation et le Victor de Félix Monette-Dubeau, l'aîné incapable d'assumer un rôle de mentor, à la limite du déséquilibre mental. En plus de jouer, ils sont aussi capables de chanter et de danser la gigue. Et c'est ici que le bât blesse.

C'est une version dansée, enfin... où il y a de la danse, que nous propose Menka Nagrani. Pour elle, il s'agit d'un retour à notre culture d'origine en exploitant le potentiel dramatique de la gigue. Ce qui donne des comédiens qui tapent du pied, qui chantent aussi, qui giguent, qui se roulent par terre, au point où ce texte très fort perd de son impact et où les spectateurs n'entendent pas toutes les répliques. J'oserais dire que Le chemin des Passes-Dangereuses se suffit en lui-même et qu'il ne nécessite aucun artifice pour l'améliorer ou lui donner une autre dimension. Il n'y a qu'à la fin, avant la dernière réplique où la gigue, qui est chorégraphiée et bien maîtrisée, semble porteuse de sens dans le contexte. Autrement, non.

L'idée de faire giguer des comédiens, de faire le choix d'une mise en scène très physique n'est pas mauvaise en soi. Mais ce n'était peut-être pas le bon texte pour le faire. J'ai eu l'impression que le potentiel dramatique était parfois dilué à cause de tous ces ajouts. Et en sortant je me suis dit : pourquoi vouloir améliorer quelque chose qui n'en a pas besoin?

Le chemin des Passes-Dangereuses, un spectacle des Productions des pieds des mains, présenté au Théâtre Prospero jusqu'au 28 février 2015.

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