Marie-Claire Girard

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Blogue théâtre: Ce moment-là

Publication: 09/10/2012 15:19

Sophocle en a très bien parlé dans son théâtre. La Maison des Atrides de la mythologie grecque l'illustre aussi parfaitement. Et le cri du cœur d'André Gide est encore tout à fait d'actualité. Ces familles que nous haïssons mais dont nous sommes prisonniers continuent de hanter la psychanalyse, la littérature et le théâtre et, à bien y penser, ce terreau est si fertile que je me demande sur quoi on pourrait bien écrire s'il n'y avait pas le noyau familial, ce nœud de vipères où se brassent tant d'émotions.

On ne mentionne pas suffisamment des points communs qui existent entre les cultures irlandaises et québécoises. Jadis à l'université mes amis irlandais disaient que, tout comme eux, nous étions catholiques et que nous détestions les anglais. Nous connaissions les mêmes chansons dans des langues différentes et le 17 mars nous étions tous des irlandais qui buvaient de la draft colorée en vert. Il n'est donc pas étonnant que le théâtre de la verte Erin s'adapte si bien à notre réalité et La Licorne, depuis quelques années, s'évertue avec succès à nous faire découvrir des auteurs contemporains comme Deirdre Kinahan dont la pièce Ce moment-là est présentement à l'affiche.

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Ce n'est pas joyeux, joyeux tout ça. Les familles heureuses n'ont pas d'histoire etc. c'est bien vrai. Celle qui est représentée dans Ce moment-là est brisée en mille morceaux à cause de l'acte qu'a posé 15 ans auparavant le fils aîné. S'il a payé sa dette à la société, il n'y a peut-être pas de rédemption possible au sein de cette famille chez qui il revient afin de présenter sa nouvelle épouse. Tant de rancœur, de non-dit, de malaises accumulés constituent les éléments d'un cocktail explosif et je ne vous dévoile pas de grand secret en vous disant que, en effet, ça explose.

C'est lors de la préparation d'un repas et autour d'une table où on boit et on mange que tout se joue. Je lève mon chapeau à la mise en scène de Denis Bernard qui utilise l'espace et les innombrables accessoires de façon réaliste mais sans jamais nous distraire du propos. Louise Laparé (qui se fait trop rare au théâtre) joue la mère, une mère vivant dans le déni le plus absolu, dans la série : si on n'en parle pas, ça n'existe pas. Patrick Yvon incarne le fils prodigue qui revient après 15 ans et Christine Beaulieu est sa femme, une propriétaire de galerie d'art issue d'un milieu très différent. Alice Pascual est Ciara, la fille sur qui retombent toutes les responsabilités et qui se révèle aussi maniaque et control-freak que sa mère. En contrepoint on retrouve Émilie Bibeau (chère Émilie Bibeau, elle est toujours étonnante quel que soit le rôle qu'on lui donne) l'autre fille de la famille qui elle, exprime sa douleur, sa colère et son ressentiment avec une rare intensité. Mani Soleymanlou et Félix Beaulieu-Duchesneau complètent une distribution équilibrée. La traduction de Maryse Warda est parfaite : nous sommes en Irlande mais la résonnance est universelle et cette famille pourrait habiter à côté de chez-nous sur notre rue.

Il n'y a pas de consolation ni de rédemption dans Ce moment-là , on assiste à la désintégration d'une famille mais en fait les failles étaient si profondes que c'est un miracle qu'elle ait tenu si longtemps grâce à cette glu mortifère dans laquelle se complaisent parfois les humains pour ne pas souffrir encore plus. Hélas, de ces familles où la communication est impossible, où le déni fait partie du quotidien, nous en connaissons tous. Et la nôtre est peut-être comme ça.


Ce moment-là
est une production du Théâtre de La Manufacture et est présentée à La Licorne jusqu'au 10 novembre 2012

 
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