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«1984»: la dystopie vraie

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Je tiens d'abord et avant tout à souligner une chose : le Théâtre Denise-Pelletier nous présente depuis des années des spectacles d'une très grande qualité : du répertoire classique, de jeunes dramaturges québécois, des adaptations toujours réussies, n'hésitant pas à proposer parfois aux spectateurs des moments de folie dans des productions inattendues, pleines d'humour et d'inventivité. Je veux le dire, car ce théâtre a atteint un rare équilibre avec ses pièces qui ont l'heur de plaire à un large public en droit de s'attendre à du ravissement, à de l'étonnement et à de la réflexion.

1984, coproduit avec le Théâtre du Trident de Québec, est une adaptation du roman de George Orwell réalisée par Robert Icke et Duncan MacMillan et traduite par Guillaume Corbeil. C'est une œuvre magistrale qui nous communique l'essence du roman, une œuvre, il faut bien le dire, où il y a beaucoup de blabla ici évacué pour s'en tenir au message glaçant et désespéré d'un Orwell visionnaire.

C'est dans le décor technofuturiste de Patrice Charbonneau-Brunelle que l'action se déroule. Une caméra filme les comédiens, les résultats étant projetés sur un grand écran qui domine la scène. L'effet est saisissant, à la fois méta et mise en abyme, faisant de nous des Big Brother, des complices de toutes les horreurs dont nous sommes témoins.

1984

Winston Smith (Maxim Gaudette, au regard hanté et d'une rare intensité) travaille au Ministère de la Vérité (hum) où il réécrit l'Histoire afin qu'elle soit conforme avec les discours du Parti. Mais Winston, ce criminel de la pensée, est habité par le doute et réalise qu'il ne peut plus adhérer aux mensonges dont il est complice. Il réalise aussi que la Novlangue, qui élimine constamment des mots, n'est qu'un instrument pour empêcher la pensée de se déployer puisque lorsqu'on n'a pas le vocabulaire, on ne peut énoncer les concepts. Croyant rencontrer un allié en O'Brien (Alexis Martin, impeccable), il se joint à une Fraternité clandestine, qu'il croit être un mouvement de résistance. Dans l'intervalle, il tombe amoureux de Julia (Claudiane Ruelland), rebelle comme lui. Ils seront pris, torturés, reprogrammés, broyés. Le public du soir de la première était tétanisé. Il y a une force, une puissance extraordinaire qui se dégagent de ce texte, de cette mise en scène et du jeu des comédiens qui ne peut laisser personne indifférent. Car ce dont on nous parle, et que nous vivons d'une certaine façon, est épeurant.

À la mise en scène, Édith Patenaude dirige ses comédiens avec une précision chirurgicale et a choisi une atmosphère inquiétante et délétère, des éclairages parcimonieux, une musique techno martelante, de larges zones d'ombre à l'image du monde intérieur des personnages. Les visages projetés sur l'écran sont magnifiés, leurs peurs, leurs inquiétudes deviennent plus grandes que nature alors que dans les faits ils étouffent littéralement dans cet univers où leur humanité est reniée. La pièce est remplie d'images saisissantes et de tableaux qu'on voudrait figer dans le temps afin de mieux y revenir. C'est une réussite totale.

Je viens de terminer Les chuchoteurs Vivre et survivre sous Staline d'Orlando Figes où la description et les résultats du contrôle exercé sur les individus par les autorités soviétiques laisse pantois. Orwell n'a jamais visité la Russie de Staline, mais le culte de la personnalité du leader, le trucage et la manipulation des faits historiques, les enfants qui dénoncent leurs parents, la négation de l'individu et les méthodes utilisées par la police de la pensée totalitaire soviétique sont tellement semblables que le parallèle s'établit facilement. Et les télécrans qui traquent les moindres faits et gestes des citoyens trouvent leur écho dans le monde dans lequel nous vivons et dans la très bonne série Black Mirror de Charlie Brooker où la technologie est dangereuse et où votre téléphone peut (littéralement) vous tuer. Orwell a eu plus que de l'intuition, il s'est fait prophétique.

Ce n'est pas un spectacle pour les enfants. Il y a des scènes très dures, les scènes de torture entre autres et le message, à la fois complexe et déprimant, ne s'adresse certainement pas aux êtres fragiles et risque d'anéantir le petit peu de foi en l'humanité qui résiste chez certains d'entre nous. Car l'image du futur que nous donne 1984 est celle d'une botte qui écrase le visage d'un homme, encore et encore. Et personne ne va se révolter parce que tout le monde a les yeux rivés sur son écran. C'est dire combien une pièce comme celle-là est nécessaire dans cette époque troublée afin de constamment se rappeler que L'ignorance c'est la force. Hélas.

1984 : au Théâtre Denise-Pelletier, jusqu'au 7 décembre 2016.

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