Marc-François Bernier

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Jean-Pierre Ferland, le maillon d'or entre Félix Leclerc et Céline Dion

Publication: 12/11/2012 15:20

Félix a interprété Ton visage. Sur son dernier album, Céline chante Une chance qu'on s'a et Je n'ai pas besoin d'amour. De tous les auteurs-compositeurs-interprètes, Jean-Pierre Ferland est un des rares, sinon le seul, a avoir été interprété à la fois par le père de la chanson québécoise moderne et par la plus grande interprète internationale. Dans l'histoire de la chanson québécoise, il est le maillon d'or entre Félix et Céline.

Quel parcours, tout de même, pour celui qui n'a jamais complété ses études secondaires, contrairement à la légende entretenue pendant près de 50 ans, selon laquelle il a étudié aux Hautes études commerciales (HEC)!

Né à Montréal le 24 juin 1934 dans une famille québécoise à la fois typique et banale, élevé dans un contexte religieux catholique rigide et autoritaire, décrocheur scolaire au secondaire, Ferland passe les 20 premières années de sa vie sans autre ambition qu'avoir un petit emploi stable, une épouse et une voiture.

C'est par le hasard des amitiés qu'il met les pieds à Radio-Canada. Il y sera tour à tour messager, puis employé à la tenue de livre (d'où origine le mythe des HEC), avant de devenir affectateur des annonceurs. Aux côtés des Pierre Nadeau, Richard Garneau, Jacques Fauteux et Pierre Paquette, au moment de ce qui a peut-être été l'âge d'or de Radio-Canada, Ferland se révèle à lui-même. On ne dira jamais assez l'importance culturelle et sociale de Radio-Canada dans l'éveil des créateurs du Québec.

Subitement, Ferland devient amoureux de la chanson française (Ferré, Brel, Trenet, Brassens) qu'il découvre grâce surtout à Paquette. Pour impressionner ses amis annonceurs, lors de leurs libations du vendredi soir, le voilà qui gratte la guitare et compose ses premières chansons. En 1958, à 24 ans, celui qui ne connaissait rien à la musique ou à la chanson se lance dans une carrière qui dure encore en 2012.

En 1962, il y a exactement 50 ans, il remporte son premier prix international avec Feuille de gui, ce qui va le mener à Paris où il connaîtra bien des échecs avant d'y devenir une grande vedette, en 1968, avec Je reviens chez nous. Il avait Paris à ses pieds, et sans doute une très grande carrière internationale à sa portée. Mais Ferland s'ennuie du Québec et il en a marre, aussi, des privations et humiliations subies en France pendant près de quatre ans.

L'Osstidchoc!
Au Québec, le succès l'attend. Mais aussi un choc culturel avec L'Osstidcho de Charlebois qui est, pour lui un «Osstidchoc»! À 34 ans, traumatisé et déjà menacé de devenir un mammouth des boîtes à chansons, le voilà obligé de se réinventer une autre fois. La gestation sera douloureuse, mais il en résultera Jaune, un album que bien des spécialistes considèrent toujours comme le meilleur de l'histoire de la chanson québécoise, voire francophone.

Bien entendu, la carrière de Jean-Pierre Ferland est aussi ponctuée d'échecs, dont le film Une chanson pour Julie, dans les années 1970, et la comédie musicale Gala, au milieu des années 1980. Lui aussi, comme de très nombreux artistes, va subir la déprime post référendaire de 1980, les ressacs de la crise économique du début des années 1980. La vague de la musique techno le convaincra alors que sa carrière est terminée. Il se tourne vers la télévision où il révèle son immense talent d'animateur avec Station Soleil, L'autobus du showbusiness, Tapis rouge et Ferland/Nadeau.

Le résiliant
Mais la chanson lui manque et le voilà de retour en 1992 avec l'album Bleu, Blanc Blues, dont il reste surtout la chanson T'es belle. En 1995, Ferland revient en force avec l'album Écoute pas ça, sur lequel on retrouve La musique, Je ne veux pas dormir ce soir et, bien entendu, Une chance qu'on s'a.

À 61 ans, Ferland le résiliant a réussi un très rare exploit, celui de relancer sa carrière, de la prolonger jusqu'à aujourd'hui, non pas en reprenant des succès du passé, mais en se réinventant une nouvelle fois. La mutation musicale est aussi profonde que celle vécue pour Jaune. Ils sont plus que rares les créateurs en mesure de se dépasser, de se renouveler ainsi, sur une aussi longue période de leur vie.

S'il affiche une assurance débordante et ignore la fausse modestie, Ferland n'en demeure pas moins un créateur angoissé, jamais totalement satisfait de son œuvre, toujours à la recherche de nouvelles trouvailles, de nouveaux défis. Cela explique sans doute sa capacité à innover, sans oublier son intelligence stratégique qui le conduit à s'entourer de grands musiciens.

Il ne faut donc pas s'étonner que ce «self-made men» de la chanson francophone travaille depuis plusieurs années à une nouvelle comédie musicale (Madame Simpson) en même temps qu'il écrit pour Céline Dion, pour ne nommer que la plus célèbre de ses interprètes. Il ne faut pas s'étonner, non plus, de sa fausse retraite, lui qui a toujours des projets plein la tête.

À 78 ans, Ferland peut se vanter d'avoir eu une carrière artistique prodigieuse, d'être un des rares géants de la chanson québécoise, aux côtés de Félix Leclerc et Gilles Vigneault. En interprétant deux de ses chansons, Céline Dion lui rend un hommage bien mérité.

Marc-Françcois Bernier est l'auteur de « Un peu plus haut, un peu plus loin », la biographie de Jean-Pierre Ferland

 
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