Marc-André Robert

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S'inspirer de l'histoire pour s'affirmer (enfin!) et clore le débat

Publication: 23/02/2012 13:15

La guerre est lancée. D'un côté, une certaine élite politico-économique (de droite), brillamment représentée par le gouvernement Charest, qui entend régler l'urgence du (soi-disant) sous-financement de nos universités par une hausse des droits de scolarité des étudiants. De l'autre, eh bien, les étudiants principalement, mais aussi les professeurs et plusieurs groupes et associations, qui crient au scandale d'une telle mesure. Bon combat en perspective, même si on pourrait dire que les dés sont pipés d'avance. La ministre Beauchamp martèle que la hausse a déjà été votée dans le dernier budget, que la population comprend et endosse, que c'est "raisonnable" après tout, que les vilains étudiants n'ont pas à se plaindre, qu'ils doivent faire leur juste part dans ce dossier, que le pauvre contribuable est tanné de tout payer, que c'est "raisonnable" après tout... L'ai-je déjà dit?

On l'entend souvent celle-là. Que la hausse proposée est "raisonnable", "juste". Pour faire passer la pilule, pour relativiser. Oh, parce qu'on relativise beaucoup dans ce dossier. Toujours par rapport aux autres universités canadiennes, à la moyenne canadienne. Le Québec est bon premier au Canada au chapitre de l'accès aux études universitaires, mais il faut travailler à réduire cette avance. C'est la survie du système scolaire qui en dépend!

Justement, la chercheure Magaly Brodeur, dans son plus récent billet au Huffington Post Québec, défend la position d'une hausse des frais (on devrait dire "droits" pour être juste, mais elle a raison de se tromper) de scolarité pour trois raisons: 1) parce qu'ils sont "raisonnables", 2) parce qu'elle se porte à la défense des pauvres générations futures mises en péril par le système actuel, et 3) parce que l'État n'a pas les moyens de financer adéquatement le réseau. Pardonnez-moi l'expression, mais c'est de la foutaise!

Dans leur plus récent essai Université Inc. (Lux, 2011), les chercheurs Éric Martin et Maxime Ouellet commentent et déconstruisent huit mythes associés à la justification d'une hausse des droits de scolarité universitaires, dont certains soulevés par Brodeur. Il n'y aurait pas de sous-financement des universités, mais un malfinancement, selon les chercheurs. En énonçant la différence entre les multiples fonds dont disposent nos institutions, ils montrent qu'actuellement, l'argent va davantage du côté de la recherche et du marketing (la commercialisation et la bureaucratisation des universités) et moins du côté de l'enseignement, dont la qualité souffre et continuera de souffrir si rien n'est fait (augmentation croissante des chargés de cours). Or, selon Martin et Ouellet, plutôt que de hausser les droits de scolarité des étudiants pour accroitre la qualité de l'enseignement, il ne suffirait que de réorienter moins de 300 millions du 1.3 milliards de dollars du fonds de recherche des universités vers le fonds de fonctionnement (salaire, entretien, etc.) pour régler une grosse partie du problème.

Il s'agit donc essentiellement d'un problème de nature gestionnaire. Nos universités ont les moyens de régler ce "sous-financement", qui n'en est pas un. C'est qu'elles ne se les donnent pas. On veut compétitionner sur la scène internationale avec des universités privées de renom, tel Harvard, alors on investit davantage dans la recherche et dans le recrutement de chercheurs. Au diable l'enseignement! Or, on pourrait décider, en tant que société, de valoriser l'éducation et de se défaire du marché de la commercialisation des études. Revenir aux sources de la pensée derrière la modernisation de notre système scolaire, telle qu'énoncée par le gouvernement libéral de Jean Lesage dans les années 1960.

"Qui s'instruit s'enrichit"

Le 21 avril 1961, le gouvernement Lesage met sur pied la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, mieux connue sous le nom de Commission Parent, du nom de son président, Mgr Alphonse-Marie Parent, afin d'étudier l'organisation et le financement de l'enseignement dans la province. La Commission siège de 1961 à 1966. Dans son rapport (en 5 volumes), les commissaires font une série de recommandations dont "le postulat de base [...] est le droit à l'éducation: assurer l'accessibilité à l'enseignement secondaire ouvrira aux jeunes les portes de l'université." (Portail Révolution tranquille) De même, ils encouragent "d'accorder aux universités des fonds suffisants pour leur permettre de soutenir et promouvoir l'évolution des connaissances dans tous les domaines." Ce qui signifie à la fois la recherche et l'enseignement.

À partir des recommandations du rapport, on crée, entre autres, le ministère et le conseil supérieur de l'éducation (1964), les cégeps (1967), l'Université du Québec (1968). Tout ceci pour démocratiser le système. Et pour compenser le retard du Québec en matière d'éducation par rapport aux autres provinces canadiennes, on fait le choix de tenir les frais (on parlait alors de frais, sans avoir peur des mots) de scolarité universitaires au plus bas.

Dans toute cette mouvance politique sans précédent visant à moderniser le système d'éducation québécois, on clame haut et fort: "Qui s'instruit s'enrichit". On retrouvait même ce slogan très populaire le long des routes sur des panneaux-réclames. L'éducation était alors une fierté. La fierté d'un peuple. L'ancien premier ministre Bernard Landry signait, en 2010, un très bon texte sur le sujet sur le site Vigile.net.

Pourquoi ne pas s'inspirer de cette pensée et rendre pleinement accessible l'éducation universitaire par la gratuité? S'inspirer de l'Histoire. Au fond, il s'agit d'un choix de société, comme ce fut le cas pour la génération tranquille d'avant nous. Accepter que l'on puisse être différent dans notre façon d'aborder notre vision de l'éducation. Au-delà et par-delà la compétition commerciale universitaire.

Le débat n'est pas lancé, lui, parce qu'il l'est déjà depuis (trop) longtemps...

 

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