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Les fractures scolaires

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À la lumière du taux de participation anémique aux récentes élections scolaires, le message semble clair : il s'agit d'une preuve de plus qui démontre que le monde de l'éducation québécois doit impérativement changer puisque peu de citoyens exercent leur droit de vote aux élections scolaires. Au quotidien, à la suite d'une analyse réflexive, nous pouvons déceler bon nombre de fractures scolaires qui fragilisent le système d'éducation et rendent sa structure vacillante. Et la première de ces fractures est certainement le taux de participation aux élections scolaires. Quand la société démontre aussi clairement son désengagement envers le milieu scolaire dans lequel ses enfants évoluent, nul besoin de chercher très loin pourquoi ces derniers se démobilisent à leur tout de leur école !

Une école déconnectée de la réalité

L'école québécoise telle que nous la connaissons actuellement prend racine dans les années soixante, sous l'influence du Rapport Parent. À cette époque, nous évoluions dans monde de rareté (pour ne pas dire de pauvreté), en termes de ressources informationnelles, didactiques et pédagogiques, alors qu'aujourd'hui, cinquante ans plus tard, nous vivons dans un monde d'abondance (pour ne pas dire de surabondance). À l'heure actuelle, les enseignants ont accès à un puits sans fond de la genèse de la connaissance humaine. Simultanément, leurs élèves accèdent également à cette manne, grâce à une évidente démocratisation des savoirs. Les enseignants se sont habitués à cette rareté et la formation professionnelle des maitres est calquée sur ce modèle qui se perpétue. À l'opposée, les élèves ont grandi dans cette abondance. Il en résulte une brèche opposant deux visions :

  • Les habitudes pédagogiques des enseignants et les attentes de leurs élèves sont asynchrones. Ces derniers veulent avoir accès immédiatement et directement à l'information alors que l'école fait l'éloge de la lenteur et leur impose un certain ralenti, principalement explicable par le décalage du milieu scolaire face aux changements technologiques animant la société.
  • Les élèves ont accès à la somme des connaissances de l'humanité au bout de leurs doigts alors que leurs enseignants et manuels scolaires proposent un modèle de limitation des connaissances. C'est le modèle humain qui affronte le modèle internet, une « machine » renfermant la somme des savoirs de l'humanité.

En adaptant ces constats à la réalité québécoise, ce sont en fait des générations de jeunes qui sont plongées dans l'accessibilité et l'immédiateté et qui veulent être formées pour les défis des prochaines décennies. Elles s'opposent à des générations d'enseignants formées par un modèle scolaire obsolète à plusieurs égards.

Perpétuer un modèle tombé en désuétude

Ainsi, le modèle de l'éducation occidentale lutte pour sa survie. Lorsqu'il y a des dysfonctions qui sont identifiées en son sein, on s'évertue à réparer le modèle. On le rénove ou on le bonifie au lieu de le changer en adoptant un nouveau paradigme. Voici trois réalités qui doivent permettre au monde de l'éducation de changer de paradigme :

  1. L'information est omniprésente. Pourtant, l'école est un des rares endroits où les jeunes ne peuvent utiliser l'outil TIC pour trouver l'information qu'ils recherchent. Les téléphones intelligents contiennent une encyclopédie des connaissances. Quel paradoxe ! Des hordes d'enseignants préparent les jeunes au monde du travail où on encourage l'accès aux meilleures technologies pour réaliser les tâches quotidiennes, alors que le milieu brime ces futurs travailleurs dans l'utilisation de cette même technologie. Comment oser se vanter de préparer les jeunes au marché du travail ? L'école québécoise dite orientante, laquelle est mise de l'avant par le MELS, en prend pour son rhume quotidiennement.
  2. L'éducation, l'enseignement et la pédagogie ne sont plus soumis au monopole de l'école. Les nouvelles plateformes pullulent : MOOC, médias sociaux, ChallengeU, etc. Le nouveau monde de l'éducation est désormais appelé le knowledge just in time par les anglophones, ou ce qui pourrait être qualifié d'éducation sur mesure. Elle s'accomplit en se modelant à l'emploi du temps de l'élève, à l'endroit qu'il choisit : dans le transport scolaire, entre deux matchs de hockey, chez un ami, etc. Ce que nous pourrions appeler la pédagogie ergonomique entre en conflit frontal avec le modèle organisationnel rigide et traditionnel de l'école québécoise.
  3. Bien que l'école ne détienne plus le monopole de l'enseignement et de l'éducation, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un milieu qui a le potentiel évident de faciliter la démarche éducative. En fait, le réseautage scolaire ou extrascolaire est la nouvelle salle de classe. C'est l'apprentissage collaboratif et coopératif à l'échelle planétaire. Rien de moins ! Pourtant, il existe encore un indéniable paradoxe : le monde scolaire empêche le réseautage et l'ouverture sur le monde en focalisant l'attention autour d'un enseignant qui se cantonne trop souvent dans des stratégies pédagogiques désuètes. À l'heure des médias sociaux et des forums de discussion, les conditions gagnantes sont réunies pour encourager les échanges et la correspondance entre les élèves de divers milieux, ou entre différents intervenants qui gravitent autour de l'école afin d'offrir une panoplie de services éducatifs diversifiés et originaux. Le tout, sous la houlette avertie de l'enseignant.

Tel que le soutient Sagata Mitra, professeur en technologie éducative de la Faculté d'éducation de l'Université de Newcastle en Angleterre, force est d'admettre que sous peu, nous n'aurons plus besoin des écoles pour instruire nos élèves. L'école demeure irremplaçable pour les éduquer et les socialiser, mais pas pour les instruire. D'où l'importance d'adopter un nouveau paradigme visant à resituer le rôle de l'école, donc des enseignants, au lieu de prolonger indument un paradigme désuet.

En somme, c'est l'intérieur et l'extérieur de la structure scolaire qui doit être rénovée. Et tant que l'école québécoise refusera le changement en profondeur que la société lui impose, les fractures scolaires perdureront et mineront le quotidien de centaines de milliers d'élèves grâce à deux des pires poisons qui peuvent être présents dans les milieux éducatifs : l'indifférence et la démobilisation. Et malgré ce que certains peuvent prétendre, l'abolition des commissions scolaires n'a rien à voir avec le débat, autre que d'en faire un exercice comptable.

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