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Une histoire aussi réelle et magique que Macondo

23/04/2014 06:01 EDT | Actualisé 23/06/2014 05:12 EDT

La mort de Gabo m'a été annoncée par mon père, dans la campagne, en plein milieu des vacances de La semana santa, un temps plus festif ici en Colombie, durant lequel plusieurs retournent à leurs foyers et prient en célébrant avec ferveur la passion du Christ. La nouvelle m'a frappé par la rapidité avec laquelle Gabriel Garcia Marquez est parti, car nous avons suivi, comme toute la planète, le moment où il a été hospitalisé en raison de son cancer lymphatique. C'était étrange un peu, mais des papillons jaunes volaient justement devant moi, tranquillement, dans la chaleur qui nous baignait en plein après-midi dans la région de Chucuni, proche de la ville d'Ibagué, capitale du Tolima au centre sud de la Colombie. Ouais, tout comme Úrsula Iguarán, l'épouse de José Arcadio Buendía dans Cent ans de solitude, il est parti un jeudi saint.

Mais qu'en est-il de son histoire personnelle? Que voulait-il refléter dans l'histoire de la ville de Macondo? Comment se fait-il que les honneurs qui lui ont été décernés en Colombie puissent paraître pharisiens dans son propre lieu de naissance? L'histoire de ce grand auteur de l'Amérique latine, du monde hispanohablante et du monde tout court, est remplie des déceptions à l'endroit des gouvernants de notre terre, de certains journalistes et politiciens qui se sont prêtés à salir son image à des fins purement politiques ou dans un intérêt personnel. Je crois que c'est important, aussi, de faire remarquer que la Colombie dit adieu à un grand Colombien qui s'est inspiré d'elle et de ses contradictions pour écrire ce réalisme magique que nous vivons à chaque jour ici.

Réalisme magique et politique

Lorsqu'on nous parle de Cent ans de solitude, on peut entendre et lire toute la portée d'éloges que le roman a reçus dans les médias globaux. Par contre, il est important de faire voir que Marquez faisait aussi une critique profonde de la société colombienne, plus particulièrement de la côte atlantique. L'anthropologue José Antonio Figueroa nous offre une vision politisée et très intéressante sur l'œuvre de Marquez. Il y dénonce la dépolitisation de cette œuvre (qui pourtant est remplie de descriptions historiques romancées et transformées poétiquement dans le récit macondien) à travers la « culturalisation » de celle-ci. Ce que je veux dire par là, c'est transformer seulement en un objet du folklore colombien, sans sens politique. Chose qui est complètement déconnectée, et que plusieurs chroniqueurs peuvent oublier de décrire, et que d'autres ont fortement critiquée.

Dans le roman, nous pouvons voir plusieurs points que Gabo ne manque pas : l'idiosyncrasie de la côte atlantique et la manière dans laquelle il décrit le tabou de l'inceste que Claude Lévi-Strauss avait mis comme un interdit social au sein de l'anthropologie. Figueroa nous le fait comprendre dans son livre Realismo mágico, vallenato y violencia política en el Caribe colombiano (Réalisme Magique, vallenato et violence politique dans le Caraïbe colombien), dans lequel il fait voir comment la famille des Buendía est issue d'une relation inceste entre Úrsula et José Arcadio Buendía, et de comment cela se poursuit de génération en génération, les menant à une conclusion que le lecteur doit découvrir dans l'œuvre.

Marquez n'a pas oublié de nous faire voir les différents évènements qui ont marqué la vie politique de notre pays. Il mentionne le conflit entre conservateurs et libéraux qui a marqué l'époque de La Violencia et plusieurs de ses personnages avaient été protagonistes dans celle-ci. Sans oublier la mention qu'il fait au massacre des Bananeras, arrivée en 1928, lors d'une grève sous la direction de l'ancienne United Fruit Company. Jose Arcadio le deuxième est le personnage qui vit cette horreur et, ici, on peut voir comment la fiction peut être très proche de la réalité quand personne ne parle des 3000 morts disparus dans le roman, après la grève du secteur bananier. Lorsqu'on regarde certaines ethnographies dans un contexte d'horreur, la ressemblance est épatante. Ce n'est pas pour rien que ce courant est connu comme Realismo Mágico, chose qui est présente dans ce pays qui est une contradiction à chaque journée et dans lequel Marquez et moi sommes nés. Cependant, cet auteur avait le don de lui donner le côté magique.

Il reste à savoir que Marquez a été un grand penseur, un critique, un journaliste sans égal et qui prenait position. Grand ami de Fidel Castro, il a été poursuivi, critiqué et diffamé par la droite récalcitrante colombienne, même après sa mort.

Le journaliste impliqué et son exil

On connaît Gabo pour ses œuvres littéraires, mais en ce moment plusieurs publications nous font apprendre certaines choses que, personnellement, je ne connaissais pas tout à fait de l'homme derrière le Nobel. Gabo a travaillé et écrit pour plusieurs journaux et revues, La Alternativa, El espectador (encore un de plus lut dans le pays) Cambio 16 et la revue Semana. Par pure curiosité, j'ai voulu explorer un de ses travaux comme journaliste et j'ai été surpris par la manière dont il faisait du journalisme.

L'article que j'ai consulté se retrouve dans la revue Semana (Bateman misterio sin final - « Bateman mystère sans fin ») fait la narration des derniers moments que le commandant du M-19 (une guérilla des années 80), Jaime Bateman, a vécus avant sa disparition dans la frontière du Panamá et de la Colombie en plein golfe de l'Uraba. Le style et la poésie dans le récit nous accrochent comme dans tous ses romans, mais ce qui m'a surpris le plus... c'est le détail. Comment peut-on prendre en compte que, avant le décollage de l'avionnette dans laquelle Bateman se préparait à partir, on prenne un évènement miniature pour décrire que celui-ci a pris quatre minutes de plus pour décoller, car le guérillero a demandé un paquet de cigarettes pour quelqu'un dans l'appareil... parce que le commandant avait arrêté de fumer il y a 8 ans! Quel travail précis!

Gabriel García Marquez n'a pas eu facile sa tâche comme écrivain et comme journaliste dans le pays qui l'a conçu et formé. On peut facilement retrouver en ce moment la lettre qu'il a écrite avant son départ de Colombie. Une note dans laquelle on comprend pourquoi il s'est réfugié dans l'ambassade du Mexique, accusé d'être un idéologue du M-19 par son implication dans un mouvement socio-démocrate connu comme « Firmes » et suivi et poursuivi par l'armée colombienne après sa visite à Cuba. Il était aussi un ami très proche de Fidel Castro et il est le fondateur d'une école de cinéma et télévision à Cuba dans la ville de San Antonio de los Baños, chose que l'on mentionne rarement par méconnaissance ou par pur manque de transparence sous la même peur que le mot « communisme » continue à faire dans nos sociétés supposées démocratiques. Ouais, Gabo était socialiste, mais non un violent : il préférait la paix et il a intervenu à plusieurs reprises pour elle.

Le simple fait d'avoir côtoyé ces personnages et d'avoir une opinion politique lui ont valu un exil, situation que d'entre nous avons subie. La lettre, Punto final a un incidente ingrato, (Point final d'un incident ingrat), montre ce qui lui est venu à l'esprit, dans la terreur du statut de sécurité de l'ancien ex-président Turbay Ayala, contexte dans lequel il a reçu un ordre d'arrêt, à l'intérieur de laquelle plusieurs étudiant-e-s et militant-e-s se sont retrouvé-e-s captives, torturé-e-s et disparu-e-s dans les brigades militaires. Gabo a réussi à s'enfuir avec l'aide de l'ambassade française et mexicaine de ce monstre.

Cela me laisse un goût amer, mais ce n'est pas tout : une congressiste du parti Uribe Centro Democrático a osé l'envoyer en enfer à cause de son amitié avec Fidel et de sa position politique. Maria Fernanda Cabal a juste démontré que le même secteur récalcitrant qui l'a obligé à partir est encore présent et, qu'avec des politiciens comme elle, la paix est encore loin. Personnellement cela est une honte, un acte fasciste, car les fascistes ne tolèrent pas la diversité et ne connaissent pas le mot démocratie, sauf pour défendre leurs décisions arbitraires ou « l'imposer ». Par contre, ils savent bien employer le mot « terroriste » pour nommer toute leur opposition. Heureusement, Gabo était pour la paix de sa terre-mère.

Gabo y el Vallenato

Le maître Marquez est aussi un grand fan du Vallenato, une musique du folklore colombien qui a marqué notre imaginaire depuis des siècles. Ce style s'est développé dans la côte atlantique et, comme García Marquez venait de cette région, du village d'Aracataca, il adorait cette mélodie que les Juglares jouaient pour faire passer des messages de village en village.

Si l'on veut encore comprendre la fascination de Gabo pour cette figure musicale, il faut l'écouter et la laisser prendre notre corps. Le vallenato se caractérise par sa triphonie et le métissage de trois régions du monde dans cette composition musicale : L'accordéon (Europe), La Guacharaca (Amérique autochtone) et la Caja (Afrique). Il a marqué et marque encore notre imaginaire. Peut-être certain-e-s d'entre vous connaissiez Carlos Vives, un homme qui a rendu populaire cette musique à l'extérieur du pays et qui a « tweeté » qu'une centaine d'accordéons allaient sonner en honneur de Gabo.

Marquez était tellement marqué par cette musique que l'un de ses personnages avait une relation profonde avec ce monde. Aureliano le deuxième jouait de l'accordéon et aimait la Parranda, une sorte de fête qui se réalise avec quelqu'un qui joue des vallenatos et dans laquelle l'alcool est présent, il y a même une chanson là dessus :

Este es el amor, amor, el amor que me divierte,

cuando estoy en la parranda,

no me acuerdo de la muerte

Ceci est l'amour, l'amour, l'amour qui m'amuse

Quand je pense à la Parranda

Je me rappelle plus de la mort (traduction libre)

D'ailleurs, dans ce classique, il fait mention d'un personnage qui nous marque dans notre imagination sur ce monde fantastique qui représente le vallenato. Un homme qui jouait de l'accordéon et qui se promenait de village en village... Francisco el Hombre. Un homme marqué par un duel ou piqueria d'accordéons. Voici un extrait d'un autre blogue dans lequel j'explique un peu l'histoire de ce personnage réel et mystique comme les contes de Marquez.

Francisco el Hombre

Francisco Moscote se promenait dans les plaines de la côte atlantique comme d'habitude sur sa mule quand, tout à coup, il entendit une mélodie. Ce fut bref, pour lui, pour reconnaître le jeu d'un accordéon.

Comme tout bon « juglar », il a répondu en jouant avec son instrument. Sa réponse fut entendue par son interlocuteur, qui a commencé à jouer avec plus d'habileté. Par contre, Moscote trouvait quelque chose d'étrange dans le son de l'accordéon qui répondait avec un ton agressif. Il décide de s'approcher de son interlocuteur, pour connaître ainsi son adversaire.

Les deux commencèrent à jouer et la piqueria commença. Francisco ne pouvait pas tenir beaucoup devant une mélodie qui paraissait apporter avec elle de la magie, une sorte de sorcellerie qui lui rendait difficile sa performance. Les deux hommes qui s'affrontaient se concentraient tellement dans la bataille qu'en un instant l'adversaire de Moscote montre une queue longue qui finissait en pointe de flèche... C'est là que la peur de Moscote lui donna raison... le Diable en personne est venu le défier, car il était jaloux de l'habileté avec laquelle l'homme qui se trouvait devant lui jouait l'accordéon.

Francisco Moscote était sur le point de perdre le duel quand, soudainement, il commence à jouer une mélodie hors de ce monde. Celle-ci était accompagnée par des couplets qui semblaient ne vouloir rien dire, mais qui, pour les plus perspicaces, les mots que Moscote disait étaient à contre-sens. L'homme décide de citer le Credo « Je crois en Dieu le père » à l'envers!

Le Diable n'a pas réussi à vaincre un tel acte, ni à surpasser cet homme avec l'accordéon... de la même manière qu'il est apparu, celui-ci se dissipe dans l'air et Francisco, de sa fatigue et avec la soulerie qu'il avait prise ce soir là, le sommeil... gagne la bataille.

On ne saura jamais si cet homme aura battu le Diable pour vrai ou si c'est l'histoire d'une brosse, mais cela lui a valu son nom, Francisco el Hombre passe encore dans les histoires et même dans les plus fameuses comme Cien años de Soledad...

Gabo a immortalisé cela, mais je ne peux oublier le fait qu'il aimait une œuvre du maître Leandro Díaz, un musicien aveugle, « l'homme qui voyait avec les yeux de l'âme ». La chanson connue comme La Diosa Coronada, un classique de la province qui a été joué lors de la remise de son prix Nobel et qui montrait en partie l'une des inspirations du réalisme magique, cette musique est aujourd'hui patrimoine national de la Colombie... le Vallenato.

Note personnelle

Gabo m'a marqué lorsque je suis revenu pour la première fois en Colombie, un épisode dans lequel je venais reprendre tout ce que l'exil m'a enlevé ces dix dernières années. Enfin, j'étais dans ma maison et comme je voulais lire, l'œuvre Cent ans de solitude était la meilleure option, à mon avis, et celle-ci allait me marquer dans le retour à la maison.

Plusieurs évènements m'ont fait voir que Macondo se retrouvait partout dans ce pays, les contradictions et les folies de la vie s'accumulaient. Les histoires sur la rue des Turcs devenaient réalité quand Mr Ali m'a donné un Keffieh en plein centre-ville de Bogotá, le Vallenato m'a conquis à un tel point que je veux faire un documentaire sur celui-ci pour le partager avec le Québec et les Cent ans de solitude ont comblé mes dix ans d'absence d'un monde qui porte le courant que Gabo a crée... Realismo Mágico.

Merci beaucoup Gabo, merci de nous avoir marqué non seulement avec tes œuvres, merci de me faire voir encore comment c'est important de lire et de savoir lire les mots. Souvent, on nous dit que l'on met trop de mots pour ne rien dire, mais dans leur sens et l'ordre qu'on leur donne, cela nous fait vibrer en pleine rédaction. Certains et certaines pensent que ton départ est une perte, une chose bien normale dans une vie qui commence et se termine. Cependant, comment peut-on trouver cela une perte, quand tu nous a déjà tout donné?

Merci de m'avoir aidé dans mon retour et de m'avoir permis d'aimer encore plus la littérature colombienne et latino-américaine. En fait, la seule chose que j'ai à vous dire en plein voyage que vous faites et que nous allons faire tous et toutes un jour est la suivante...

Faut juste gagner un autre Nobel... Pas vrai Gabo?

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Gabriel Garcia Marquez


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