LES BLOGUES

Nous n'avons pas été découverts...

19/10/2014 08:11 EDT | Actualisé 19/12/2014 05:12 EST

Le 12 octobre 1492, la caravane composée de la Niña, la Pinta et la Santa Maria arriva dans les côtes de l'île connue aujourd'hui comme la Hispaniola. Un fait qui marqua l'histoire du monde occidental, ainsi que celle du monde entier (surtout du local), qui connut ce que l'on nomme maintenant la globalisation. Un continent entier se connectait désormais au monde européen (car l'Asie avait déjà fait quelques essais dans les côtes ouest du Pacifique). De même, les Vikings avaient déjà foulé ces terres (à ce sujet, je vous recommande une belle production japonaise, Vinland Saga - je la suis encore, car elle n'est pas terminée).

L'oubli est une maladie de notre histoire et des récits laissés par nos ancêtres: on n'aborde souvent qu'un seul côté de la médaille, les regardons de manière ethnocentrique. À l'instar de la plupart du monde occidental, j'ai grandi avec l'idée que ce continent, nommé en mémoire de l'explorateur Americo Vespucci, avait été « découvert » en 1492. On m'avait enseigné l'histoire de ceux qui sont arrivés, mais jamais celle de ceux qui y habitaient déjà.

Dans les faits, le récit est lui-même colonisé. Il a été mis dans les brasiers et dans les fours de la censure, que nos ancêtres autochtones ont dû subir dans une partie du continent, que l'on nomma l'Amérique latine. Eduardo Galeano, écrivain uruguayen, fait le tour des veines ouvertes du continent, dans son livre qui parle de cette histoire que l'on évite de raconter, une histoire souvent rejetée ou oubliée. Le malheur arrive quand les arrière-petits-fils du conquérant continuent à affirmer que les Espagnols sont arrivés en Espagne, que les Français sont arrivés en France et que les Anglais sont arrivés en Angleterre. Pauvre humanité naïve, qui se perd dans sa fantaisie moderne, sans se rappeler du génocide que cette «découverte» a produit!

L'Amérique s'est vue projetée dans l'oubli de ses peuples originaires, via des projets de nations métisses (Colombie, Mexique, Brésil et j'en passe) ou encore via l'extermination (États-Unis, Canada et autres). Leurs peuples furent alors gardés dans des réserves, infantilisés dans la loi et la norme, tandis qu'ils furent, dans d'autres parties du continent, reconnus, et purent même faire élire un président (en Bolivie). Toujours combattifs et prêts à nous rappeler que « lorsque le dernier arbre aura été coupé, la dernière rivière empoisonnée et le dernier poisson pêché, alors l'homme (blanc) s'apercevra que l'argent ne se mange pas », selon une prophétie crie qui survit dans la tête de ceux et celles qui résistent. Ce sont des paroles qui nous font penser à Cacouna et le projet pétrolier qui s'attaque aux bélugas, à la fonte des glaciers et l'acidification exponentielle des océans. La colonisation des esprits a été la force d'une forme d'éducation et de discipline à travers les générations et de plusieurs domaines développés par notre science, plus particulièrement par une idéologie qui n'arrête pas de croire, de façon dogmatique, que la croissance dans un monde fini peut être infinie.

Il y a encore une lutte de mémoire là-dessus. On ne peut nier à ce point que notre Québec, et la Colombie qui fait partie de moi, sont issus d'un processus de colonisation, de génocides et d'atrocités faites au nom d'un progrès, d'une couronne. On en est jusqu'à oublier que, jadis, il exista des empires, d'autres atrocités et d'autres rapports humains qui, comme aujourd'hui, baignaient dans des rapports de pouvoir, de déshumanisation ou de croyances. Le film Apocalypto essaie de reproduire un peu cela, à travers une nouvelle représentation et reconstitution de la vie des peuples mayas; Y también la lluvia («Et aussi la pluie»), quant à lui, nous rappelle que les abus de tout un système sur les communautés de Cochabamba ont mené à la fameuse «guerre de l'eau». Cette dernière s'est transformée en une mission «développementiste», tout en cherchant la privatisation de l'eau de toute une région. Dans tous les cas, on fait un parallèle avec la mission civilisatrice espagnole.

Dans le même ordre d'idées, Tiken Jah Fakoly, un chanteur ivoirien, dénonce si bien, dans sa chanson Y en a marre, le système implanté par le régime colonial et sa suite:

Après l'abolition de l'esclavage

Ils ont créé la colonisation

Lorsqu'on a trouvé la solution

Ils ont créé la coopération

Comme on dénonce cette situation

Ils ont créé la mondialisation

Et sans expliquer ce qu'est la mondialisation

C'est Babylone qui nous exploite

Les peuples africains ont souffert (et, pour certains, profité) de cette entreprise. En effet, on a eu un afro qui accompagna Samuel de Champlain lors de son arrivée : Mathieu Da Costa, le premier interprète pour l'explorateur au Québec. En 1629, Olivier Le Jeune est arrivé comme esclave en Nouvelle-France. Finalement, Webster m'a appris que, en 1833, on connut l'abolition.

Lorsque l'on regarde le Sud, je peux vous dire que ce sont les communautés afros qui ont démontré leur capacité à se battre contre les diverses formes d'oppression. Elles sont marquées par l'esclavagisme et, aujourd'hui encore, par le capitalisme. On n'a qu'à regarder Ferguson et à observer le fait même que le racisme est tellement ancré dans notre société qu'il est rendu invisible (l'une des pancartes avait cette phrase).

Autrement dit, cette célébration (de la conquête) devrait plutôt marquer les résistances menées par les peuples originaires depuis cinq cents ans. Au lieu de débattre à savoir si c'est Christophe Colomb ou son matelot qui aurait remarqué l'Hispaniola en premier au loin, pour savoir qui a gagné la course de « découvrir » l'Amérique, je crois que l'on devrait avoir accepté depuis un bout que l'Amérique n'a pas été « découverte ». Elle a été envahie et saccagée : il y avait déjà des civilisations présentes dans ses terres (pancarte courante en Amérique centrale et du Sud).

Je me souviens que beaucoup de personnes m'ont dit qu'il fallait continuer à se battre contre cette histoire cachée, et je me rends compte que résister, c'est aussi exister. Je ne crois pas apprendre grand-chose à ceux et celles qui sont conscient(e)s de cela. Par contre, en parler me soulage. On a encore beaucoup à faire par rapport à notre éducation, que ce soit ici au Québec ou en Colombie. Quand on nie le génocide que nos ancêtres ont commis et que l'on prétend que ces terres n'étaient pas habitées, ou encore habitées par des « sauvages » qu'il fallait civiliser, alors il y a là un sérieux problème. Je ne crois pas que nous serions dignes ou prêts à avoir une nation, si nous ne sommes conscients de nos propres contradictions.

Ainsi, célébrons la fête pour la résistance des peuples originaires, ceux et celles qui continuent à se battre et qui se battront jusqu'à ce que le soleil ne s'éteigne pour de bon.

«En 1492, les autochtones ont découvert qu'ils étaient des Indiens, ils ont découvert qu'ils vivaient en Amérique, ils découvrirent qu'ils étaient nus, que le pêché existait, ils ont découvert leur allégeance au roi et la reine et au royaume d'un autre monde, ainsi qu'au Dieu d'un autre ciel qui a inventé la culpabilité et le vêtement. Il a aussi ordonné de brûler vif tous ceux qui adorent le soleil, la lune, la terre et la pluie qui mouille.»

- Eduardo Galeano

N.B. La dernière phrase est une strophe de l'hymne autochtone du Cauca, du peuple Naza (ou Páez).

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter