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Le Rwanda que j'ai connu en 2007

10/04/2014 07:28 EDT | Actualisé 10/06/2014 05:12 EDT

En 2007, je me suis rendue avec des collègues et amis au Rwanda pour construire une école dans la ville de Gisenyi, dans le Nord-Kivu, à la frontière du Congo ; le soir venu, on pouvait voir au loin Goma. On n'est jamais vraiment préparés à un voyage en Afrique, particulièrement dans un de ses pays qui a vécu des horreurs que seul l'humain est capable de faire.

Il est bien difficile de répertorier les grands événements tragiques de ce monde selon une échelle de gravité. Ainsi, je n'ai pas connu les événements de la seconde guerre mondiale. En revanche, mes nombreux cours d'histoire et le visionnement à un jeune âge de séries télévisées sur l'Holocauste m'ont profondément traumatisée. Tellement que je suis incapable de regarder des images aujourd'hui. Le génocide du Rwanda en 1994 ou encore les événements en Bosnie-Herzégovine, dont le massacre de Srebrenica en 1995, m'ont eux particulièrement hantée car je m'y suis plus facilement identifiée. Ainsi, dans nos villes et villages, on peut s'entretuer entre amis, connaissances ou voisins. Un jour, on vit ensemble, un autre, on se hait.

Mais je reviens à mon expérience au Rwanda qui a bien failli finir plus vite que prévu. Pour la petite histoire, à l'époque, je n'étais pas encore citoyenne canadienne. Je devais donc obtenir un visa spécial. Nous partions un jeudi soir. Or, j'étais encore à Ottawa le mercredi pour tenter d'obtenir ce fameux papier à l'Ambassade du Rwanda. Hélas, sans succès en raison de délais administratifs. Je décide de partir quand même car il semblait que je pouvais obtenir mon visa à l'aéroport de Kigali.

Après une trentaine d'heures de voyage (transit par Londres et Nairobi), nous arrivons enfin à destination. Mes amis passent les contrôles aux douanes sans problème. Pas moi. Je dois rencontrer le superviseur. Je le vois au loin, un mastodonte. Celui-ci me fait signe d'approcher. Je ne sais pas si c'est la fatigue, l'émoi d'avoir posé le pied sur la terre africaine ou mon intimidation face à lui, mais j'ai fait une chose qu'il ne faut jamais faire : j'ai menti.

Candidement, me voilà en train de lui dire : «Oh, mais je ne savais pas qu'il fallait un visa...». Et lui de me répondre : «Vous êtes certaine de ne pas avoir entrepris de démarches pour en obtenir un ?». Vous avez certainement déjà ressenti cette impression de tomber dans un trou. Je devais être aussi livide qu'il était noir. Car je venais de comprendre que ma demande de visa avait eu le temps de faire son chemin pendant que j'étais dans les airs...

Bref, ils ne m'ont pas remise d'office dans l'avion, et j'ai docilement payé mon visa d'entrée (60 dollars). Bon, dans l'énervement, je n'en ai donné que 55, mais je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès. Ni ce qui suit non plus. Alors que je récupérais enfin mes bagages avec un grand soupir de soulagement, une alarme s'est enclenchée. L'un de mes billets américains était faux...

Cela aurait pu augurer un séjour catastrophique. Ce fut tout le contraire. Pendant plus de quinze jours, nous avons travaillé d'arrache-pied avec les habitants d'un village dans une ambiance de découverte des uns et des autres. Pour eux, nous étions des Blancs, des Moozoumgos. Des êtres différents et même un peu bizarres. Et ces villageois n'avaient jamais vu un Blanc travailler, encore moins à leurs côtés. Au fil des jours, une collaboration s'est développée entre rires, regards et charabia pour tenter de se comprendre car nos nouveaux « collègues » parlaient principalement le kinyarwanda. Ensemble, nous avons produit à mains nues des centaines de blocs de ciment, porté des pierres - petites, grosses ou énormes - et construit cette école.

Il y a quand même eu quelques ombres à ce tableau idyllique. Même si le Rwanda fascine autant par son peuple chaleureux, accueillant et résilient que par ses paysages aux mille et une beautés, sa terre est le repos éternel de centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants. Là, là et peut-être là aussi... Pour ma part, un objet me donnait particulièrement froid dans le dos : la machette, cet outil de travail pour bon nombre de villageois. Dès que j'en voyais une, je ne pouvais m'empêcher de me poser des questions. Où était cette machette en 1994 ? A-t-elle servi comme arme de guerre ? A-t-elle fait couler beaucoup de sang ?

Aussi, nous avons regardé le film Shooting Dogs (Larmes d'avril au Québec) relatant l'abandon du Rwanda par la communauté internationale. Jusque là, jamais je n'avais vu de films sur cette tragédie. Pas besoin d'images pour saisir l'horreur. Dans la salle de visionnement, des camarades rwandais ont regardé le film avec nous. Certains sont Tutsis, d'autres Hutus. Jamais, nous ne pouvions vraiment savoir qui était quoi. Même si la paix était revenue, le sujet était encore tabou. Peut-être était-ce parce que j'étais la seule Européenne du groupe mais le film a été un choc total pour moi. Comme si je portais sur mes épaules tout le poids de la honte de mon pays d'origine. J'avais aussi presque l'impression de reconnaître certains endroits devenus familiers depuis quelques jours...

Deux ans plus tard, nous avons reproduit l'expérience en République démocratique du Congo cette fois. Là où un autre carnage se déroule depuis des années dans l'indifférence générale.

2014 marque le vingtième anniversaire du génocide du Rwanda. Nous pouvons être admiratifs de sa renaissance. Mais nous avons aussi un devoir de mémoire et de réflexion sur le silence de la communauté internationale qui a prévalu. Plus jamais ça.

Si cela vous intéresse, vous pouvez voir des images de nos séjours en Afrique sur afrik.ca.

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